Web de flux contre web de fond… Deux espaces du web, deux modes d’accès à l’information, qui sont non seulement différents, par la nature de l’information qu’on y trouve et par leur rythme propre de fonctionnement (en publication comme en consultation), mais deux espaces du web, surtout, qui sont aujourd’hui, à l’heure du web « en temps réel », de plus en plus divergents ?

- Social Media Process v. 1.0
- (cc) Damien Basile
Quelques remarques glanées ça et là, quelques sentiments personnels à l’occasion d’expériences récentes… En tentant de rassembler tout ça en quelque chose de cohérent, cette idée prend forme peu à peu d’une sorte de grand écart, qui me laisse dans une position difficile et inconfortable… à moins de faire des choix. ![]()
La polyvalence contre l’expertise
Samuel, sur Authueil, remarquait récemment que le web « des experts » s’essoufflait. Il était bien gentil de me classer dans cette catégorie à travers novövision, alors que, pour ma part, je ne me suis jamais considéré comme expert de rien. Sur le web, j’ai juste tenté d’utiliser la petite expérience du journalisme que j’avais acquise par ailleurs (un expérience que j’ai d’ailleurs toujours veillé à développer de manière polyvalente et généraliste - ce qui me semble contradictoire avec la notion même d’expertise -, en m’essayant à tous les « métiers » du journalisme, du reportage à l’édition avec quelques incursions thématiques, en développant une double compétence qui reste relativement rare dans le journalisme français : l’expérience du terrain, jusqu’au micro-local, et le « journalisme technique », de l’écran d’ordinateur au « cul des rotatives »).
J’ai appliqué ce que je savais faire à une sorte d’enquête en ligne sur l’avenir du journalisme sur internet, ici même durant deux ans, en choisissant d’en rendre compte en direct, pas à pas. Au bout du compte, j’ai fini par accumuler ici une quantité d’informations, de références, de comptes-rendus de lectures et d’analyses, et je vous ai fait partager les réflexions personnelles que ça m’inspirait. Ce doit être ça que Samuel appelle un travail d’expert.
Pour ma part, je ne l’ai pas vu comme ça. Je préfère parler d’un travail de fond, personnel, progressif, patient, et à long terme, sur un thème précis et très spécialisé, dont j’ai tâché de ne pas trop sortir sur ce blog.
Le web de l’archive et de la sédimentation
novövision relève ainsi d’une forme particulière parmi tout ce que l’on peut trouver sur le web. C’est ce que j’appelle le « web de fond ». C’est un web lent, qui procède par accumulation et sédimentation, qui relève largement d’une logique de documentation et d’archivage. Même si ma démarche a toujours été ici d’une certaine façon « en temps réel » et que j’ai toujours gardé l’œil rivé sur l’actualité du domaine que je me suis attribué, ce regard sur l’actualité venait, dans mon esprit, alimenter une pensée en train de se faire et qui « sédimentait » sous vos yeux. Sans l’archivage des billets, et les liens vers mes propres archives que je glissais presque systématiquement dans mes nouveaux billets, toute la démarche perdait beaucoup de son sens et de son intérêt.
Ce « web de fond » tient l’une de ses particularités d’ailleurs de ses allers-retours permanents entre l’actualité et l’archive, la documentation, les données… J’aime bien l’image proposée sur ce thème par Nicolas Vanbremeersch dans son livre, l’image des « trois webs ». L’un d’entre eux est précisément pour lui ce web de l’archive, un web qui resterait statique, totalement inanimé, si des blogueurs, documentalistes, experts ou journalistes, ne participaient à son « animation », en plongeant à l’intérieur pour faire remonter à la surface des liens vers les contenus profonds.
La recherche personnelle plus que la relation sociale
Ce « web de fond » est ainsi un web peu polémique, même s’il peut être parfois très personnel, voire intime. C’est un web qui se découvre plus qu’il ne se donne. Il peut donner lieu à des interactions, des réactions, des dialogues, mais ce n’est probablement pas sa dimension principale. Il renvoie plutôt chacun à soi-même : le rédacteur à son travail d’information-documentation et de rédaction, au cheminement de sa réflexion, et le lecteur à son propre travail de lecture et à son propre cheminement dans sa recherche personnelle sur le web.
La dimension sociale de ce web reste toujours complémentaire d’une démarche personnelle et elle ne passe jamais au premier plan. Surtout, cette dimension sociale, qui relève largement de l’immédiateté, de l’actualité, dans la réaction, l’interaction, le dialogue, n’impose jamais vraiment ici son rythme, ni au rédacteur, ni au lecteur.
Bref, « le web de Google »
D’une certaine manière, c’est aussi le « web de Google », celui du « grand archiviste », qui analyse sur la durée les contenus qu’il indexe, laissant le temps aux internautes de repérer des contenus valables et de les lier avec les leurs. L’algorithme initial de Google base son principe même sur cette sédimentation des liens, qui permet d’approcher - un peu - la notion de pertinence à travers ce qui reste essentiellement une analyse statistique de popularité.
Pour tenter d’approcher la pertinence par l’analyse de popularité, Google a besoin de temps. C’est dans la durée seulement qu’il peut réussir à trier ceux qui placent des liens plus valables que les autres, apparemment, vers des contenus susceptibles d’être plus pertinents. Dit autrement, un Pagerank de Google, ça se construit.
Et puis il y a le « web de flux »…
Le « web de flux » est immédiat et hyper-réactif, en « temps réel » et fondamentalement « social », interactif. Je m’en étais finalement plutôt tenu un peu à l’écart, avant de (re-)plonger dedans à mon tour. ![]()
C’est le web du mail et des forums, qui sont quasiment aussi vieux que le net lui-même. C’est celui, plus récent, des blogs « de conversation », qui engagent un dialogue entre rédacteur et lecteur, entre blogueurs eux-mêmes. C’est le web de la blogosphère et de la grande conversation permanente qu’elle permet sur internet. C’est le web aussi des sites d’information d’actualité et de leurs « canons à dépêches »…
C’est le web des RSS, ces flux qui parcourent le web dans tous sens, sortant d’ici pour être republiés là. Ce sont des flux désagrégés, par rubrique, mots-clé, requête sur un moteur de recherche, puis ré-agrégés, rediffusés, republiés…
C’est aujourd’hui, aussi, le web des réseaux sociaux, qui prend chaque jour un peu plus d’importance et de visibilité : le web de Facebook, de Twitter, de Friendfeed…
Bien sûr des blogs « lents » comme novövision ont toujours été intégrés eux-aussi dans des formes de réseaux sociaux : réseau de lecteurs fidélisés, réseau de blogs relevant de la même thématique, qui s’échangent, se citent, partagent des informations et des réflexions. Il y a toujours « du » social et « du » flux dans ce fonctionnement-là aussi. Mais ils viennent en appui et complément d’une autre démarche.
Le journalisme du « chaud » et du « froid »
Cette différence que je marque ici, un peu trop nettement pour que ce ne soit pas un peu artificiel, j’en conviens, traverse aussi le journalisme et le monde de l’information depuis toujours. Enfin, depuis qu’existent des moyens de communication rapides et que la presse les utilise. En fait, depuis le télégraphe. Puis le téléphone et la radio, la télé… et internet.
Je connaissais déjà bien ce monde des flux, du « chaud », de l’actualité, de la « dernière heure », qui nourrit la presse quotidienne, branchée sur les téléscripteurs « crachant » les fils de dépêches d’agences de presse en continu, et « recrachant » elle-même en continu ses éditions successives. La presse quotidienne régionale est d’ailleurs plus prolixe encore en ce domaine que la presse nationale, en multipliant le nombre des éditions différentes sortant chaque nuit de ses rotatives.
J’en connais aussi les défauts. Les flux ne sont pas propices à la réflexion, ni à l’approfondissement. Ils effacent toute distance, au sens propre comme au sens figuré. Les flux sont chaud, et parfois ils s’échauffent. Les flux entrent parfois en résonance les uns avec les autres, provoquant de puissants effets de vertige.
Et il y aussi un journalisme plus lent, celui de l’enquête, du reportage, celui de l’analyse, du suivi, de l’expertise, de la mise en perspective et en contexte. Journalisme de fond, journalisme de flux…
Cet étrange mode de diffusion de l’information en ligne
La conversation dans les blogs, d’abord, puis les réseaux sociaux, comme Twitter et Friendfeed, et ma démarche de journalisme de liens, surtout, m’ont ramené ainsi peu à peu vers ce monde des flux. Et c’est là que ce sentiment de grand écart a commencé à me travailler sérieusement…
Ce sont mes réflexions sur la nature étrange et nouvelle de la diffusion de l’information sur le web qui m’ont conduit à ces expérimentations sur le journalisme de liens. Au début, il ne s’agissait que d’un complément à l’entreprise principale que je menais sur novövision. Celle-ci s’appuyait sur un travail de veille permanent en ligne, qui produisait tous les jours des masses de liens, à mesure que je « bookmarquais » mes lectures pour les retrouver plus tard et en « nourrir » mes billets.
Je « stockais » ces liens sur la plate-forme Delicious, conçue initialement exactement pour ça, et je partageais ces lectures en plaçant des liens dans mes billets. Cette pratique s’intégrait exactement dans « l’écosystème Google » de diffusion de l’information en ligne. Et c’est précisément cet écosystème qui est actuellement en train de changer en profondeur, avec l’autonomie croissante que prend chaque jour le « web de flux » vis à vis du « web de fond ».
La résistance des journalistes
En refusant jusqu’à peu de temps encore de placer des liens externes dans leurs articles (ils le font d’ailleurs encore assez peu), les journalistes des sites de médias en ligne ne réalisaient pas qu’ils se tenaient hors de cet écosystème de diffusion, et que c’était au détriment de l’audience de leur propre production.
Ça, c’est quelque chose que les blogueurs - et Google - avaient compris bien avant eux ! Pour que l’information se diffuse en ligne, il ne suffit pas d’avoir un beau site avec une belle enseigne placée dessus pour que tout le monde s’y précipite immédiatement. Les journalistes sont souvent un peu présomptueux sur la valeur de ce qu’ils produisent aux yeux de leurs lecteurs, et sur le web… ça ne pardonne pas. ![]()
Non, pour que l’information se diffuse, il faut que les liens qui y conduisent se diffusent eux-aussi. C’est ce que font les blogueurs depuis toujours en truffant leurs billets de liens vers les contenus dont ils parlent. Et c’est ce que fait Google aussi, en récoltant tous ces liens postés par les blogueurs pour les passer dans son grand mixeur et les redistribuer sur ses pages de recherches après de savantes pondérations.
Un écosystème entre Google et les blogueurs
Un écosystème assez vertueux s’est ainsi créé entre Google et les blogueurs (mais sans les journalistes et les sites de médias, qui n’y participaient pas, et même le subissaient), qui conduisait à mettre en place un système de diffusion de l’information propre au web, et d’une nature totalement différente de ce qu’on avait connu auparavant. Jusqu’à ce que cet écosystème soit fragilisé et même fondamentalement remis en cause aujourd’hui, par le développement progressif de nouvelles pratiques par les internautes. C’est venu tout seul, insensiblement, et c’est parce que la situation nouvelle commence à murir aujourd’hui, qu’on s’aperçoit rétrospectivement que le mouvement était engagé depuis quelques temps déjà…
Sans que je m’en aperçoive tout de suite en effet, ma propre démarche - par exemple - avait en réalité changé de nature quand je me suis mis à diffuser des flux de liens en parallèle à la rédaction des billets de mon blog et sur des canaux différents…
Mon retour vers les flux
C’est par le RSS et à travers ma veille en ligne que je suis ainsi revenu aux flux. J’ai « tiré » un flux RSS de mon compte Delicious, qui était alimenté au quotidien, et je l’ai diffusé sur mon blog. J’ai cherché d’autres flux du même type, émis par d’autres dans le domaine qui m’intéressait, et je les ai agrégés. A quelques uns, dans notre petite blogosphère qui s’intéresse au journalisme, à internet et aux médias, nous avons développé la démarche en réunissant nos flux de liens, en les croisant, et en les rediffusant collectivement. Tout ça commençait à prendre une forme ressemblant de plus en plus à celle des fils d’agences de presse, et la diffusion de ces flux de liens commençait à ressembler de plus en plus à une nouvelle forme de… publication : on a appelé ça « le journalisme de liens ».
Nous avons commencé ainsi à diffuser nos flux de liens indépendamment de nos billets de blogs, en les affichant sur une colonne sur le côté de la page. Et même à les diffuser hors de nos blogs, directement vers les agrégateurs de nos lecteurs. Cette « autonomisation » des flux de liens a pris une autre dimension… quand nous avons branchés ces flux directement sur nos réseaux sociaux, et d’abord… sur Twitter.
Ce canal de diffusion de l’information en ligne créé une situation très nouvelle, car il n’est plus appuyé sur le réseau des blogs comme auparavant. Ce qui pose d’ailleurs à Google une véritable difficulté.
Mais à quoi peut bien servir Twitter ?
On aura mis longtemps à trouver à quoi pouvait bien servir Twitter, qui soit autre chose qu’une sorte de tchat géant en ligne. Ça aura mis deux ans, en fait. Je me souviens bien comment au début (ce blog est né à peu près en même temps que Twitter), on trouvait le truc étrange et pas très utile au fond. Super-tchat, micro-blogging, réseau social, on ne sait toujours pas très bien comment appeler ça d’ailleurs, et la plupart des usagers sont encore très déroutés par l’engin à leurs premiers contacts tellement il est peu « intuitif ».
Il est très symptomatique, à mon avis, que Twitter séduise aujourd’hui avant tout des spécialistes de l’information sur le net, c’est à dire - en gros - des blogueurs « techno » et des journalistes, et que l’usage principal qu’ils en font, c’est de diffuser des liens vers des billets dont ils recommandent la lecture.
La déconnexion du blog et des flux de liens
On peut même noter que l’émergence de Twitter traduit tellement cette déconnexion en cours de la publication de blog d’un côté et de la diffusion des liens de l’autre (auparavant si intrinsèquement mêlées), que certains des plus actifs et des plus suivis sur Twitter ne tiennent même pas de blog. Ils n’en ont jamais tenu, ou bien ils abandonnent ou encore ils baissent de régime dans leur production de billets (tout le monde a remarqué que Twitter avait nettement tendance à se substituer en partie au blogging…).
L’utilisation de Twitter comme outil de diffusion de l’information en ligne « en temps direct », par diffusion de liens, conduit d’une part à accélérer considérablement la vitesse de diffusion, et d’autre part à opérer cette diffusion totalement en marge de Google. Tout ça n’étant tout de même pas un petit changement.
Attention aux avalanches !
La vitesse d’abord. Aussitôt publié, le nouveau billet est twitté par son auteur (certains, comme moi, ont même branché une « bretelle » RSS pour que l’opération soit entièrement automatisée). Aussitôt le billet lu, aussitôt son lien est « retwitté » par le lecteur. Et ainsi de suite. On se trouve là devant une « pure » structure de diffusion dans un réseau organisé « en grappe », et, qui plus est, instantané. Ces réseaux en grappe, dont l’une des particularités est d’être formés autour de nœuds plus connectés que d’autres, sont particulièrement propices aux effets de diffusion « en avalanche ». La diffusion est accélérée, voire démultipliée, chaque fois qu’elle atteint l’un de ces nœuds très connectés.
La structure d’internet lui-même, d’ailleurs, est celle d’un réseau en grappe, mais on en trouve avec Twitter une forme simplifiée qui en augmente considérablement l’efficacité dans la quasi immédiateté. On est au cœur-même du « web de flux ».
Cette diffusion par Twitter s’opère aussi totalement en marge de Google, qui a bien du mal à intégrer les liens issus de Twitter, car il est lui-même conçu et bâti sur la logique même du « web de fond ». Ce n’est pas, loin de là, pour Google une simple question de quantité et de rapidité de traitement d’une masse croissante de données.
Google est démuni
Google ne dispose plus, sur Twitter, de l’« assise » du texte du blog dans lequel il repérait les liens pour qualifier ces liens et savoir comment les rediffuser. Dans le « web de fond », ce sont des publications qui diffusent des liens (et pour l’essentiel, il s’agit des blogs). Dans le « web de flux », ce sont des personnes. Le Pagerank de Google ne concerne pas les personnes : si la déportation massive de la « production » de liens depuis les blogs vers les réseaux sociaux se poursuit à ce rythme, Google pourrait bien se trouver un peu démuni pour alimenter son moteur, qui perdrait sérieusement de son intérêt…
Pour le lecteur, ce n’est qu’une question d’adaptation. Ce n’est pas forcément simple à faire, mais ce n’est pas hors de portée d’une intelligence humaine. L’intérêt et la crédibilité d’un lien, pour un lecteur du web, sont « portés » par la réputation de celui qui le propose. Sur un blog, le lecteur dispose de nombreux éléments pour établir la réputation de l’auteur à ses yeux (les textes eux-mêmes d’abord, et le contexte ensuite : auteurs et nature des commentaires, autres liens proposés, autres billets, échos ailleurs sur le web de ce blog, de son auteur, les pagerank et autre classements en tous genres, etc.).
Une question de réputation avant tout
Sur Twitter, on dispose de moins d’éléments : la qualité et la cohérence de la production d’un twitteur (que l’on ne peut juger qu’avec un peu de temps) et sa réputation « sociale » : nombre de personnes qui le suivent (notamment parmi ceux qui figurent également dans mon propre réseau, puisque la règle est que les amis de mes amis sont mes amis.
, fréquence de republication par d’autres (« retwitt » ou « RT ») des liens qu’il diffuse. La référence à un blog de ce twitteur constitue bien entendu un argument utile, de même que d’autres techniques qui se développent : les sélections de sources de liens proposées par la pratique du #followfriday, les divers classements d’utilisateurs qui apparaissent…
Autant de données qu’il est en revanche fort difficile à Google d’appréhender. Avec Twitter se profile ainsi un modèle de diffusion de l’information, qu’à vrai dire on attendait !, non plus basé sur des algorithmes de popularité, mais sur la recommandation sociale entre les utilisateurs.
C’est certes une revanche de l’humain sur la machine, mais ce n’est pas sans poser certains problèmes tout de même.
Peut-on aller contre le flux ?
Le premier d’entre eux, à mon sens, c’est le risque d’un web de flux sans le fond… Le « modèle Twitter » privilégie l’immédiateté et la popularité (voire le suivisme ou le conformisme) sur tous les autres critères de sélection de l’information. Il est extrêmement difficile d’aller « contre le flux », alors que l’on est porté par lui si l’on s’insère dans le cours dominant. Twitter est une formidable caisse de résonance pour les mouvements qui font déjà le plus de bruit, et un étouffoir pour les autres.
Le risque est grand que n’en émerge au bout du compte que le superficiel, le futile, le léger, l’éphémère, bien plus que de la véritable intelligence collective. Ce n’est finalement pas un très bon système pour découvrir de l’inattendu, du non-conformiste, pour promouvoir ce qui est important et intelligent, plutôt que le reste…
C’est aussi un système réellement épidermique, propice à l’emballement, et qui s’emballe avec une telle force d’inertie quand une « avalanche » est lancée qu’il semble difficile de la contrecarrer quand ce serait pourtant utile de le faire : quand un buzz relaye une information fausse, voire une manipulation ou une calomnie.
Ce n’est pas un système non plus qui favorise la contextualisation de l’information, sa mise en perspective, par un recul, une analyse, une documentation, et il va trop vite pour permettre réellement la vérification.
Plus que jamais, le journalisme de liens
Ces effets boule de neige, que Twitter facilite et même amplifie, pourraient bien au bout du compte présenter les mêmes défauts que l’on reproche aujourd’hui aux médias de masse.
Autant l’avouer, même si c’est bien délibérément la direction que je prends de m’y plonger à mon tour : je ne suis pas tout à fait à l’aise avec ce nouveau modèle de diffusion de l’information que je vois se dessiner sur le web.
Il y a beaucoup de liens dans tout ça, mais pas beaucoup de journalisme. Je ne cherche certainement pas en disant ça à défendre une corporation, car je n’ai aucune affinité avec ce corporatisme. Mais il y a dans le journalisme une idée qu’il me semble tout de même importante à défendre : une idée de qualité, d’indépendance, de transparence, une idée de service rendu au public (ce qui implique bien sûr de lui rendre aussi des comptes).
Bref, ça manque de filtre, de profondeur, de contexte et de vérification…
Ça manque aussi de recul, voire de distance, de sang-froid, de mémoire, de patience…
C’est tout cela qu’il serait souhaitable de « réintroduire » dans cette nouvelle machine en formation, pour qu’elle ne s’emballe pas tous les jours, ne nous envoie pas dans le mur toutes les semaines et au fond du ravin une fois par mois.
Des épisodes d’emballement excessifs, comme on en connait actuellement, selon moi, sur des affaires Polanski ou Mitterrand, ne sont pas des signes encourageants. Une machine de diffusion de l’information aussi formidable que ce « web de flux », illustré aujourd’hui par Twitter, jusqu’à ce qu’un service plus perfectionné ne le remplace, peut produire le meilleur comme le pire. Une telle machine relaye et amplifie l’air du temps. Si celui-ci est au populisme (que ce soit d’ailleurs un populisme de droite ou un populisme de gauche), elle ne fera que potentialiser… le populisme.
Il me parait utile de chercher des remèdes, et « mettre du journalisme là-dedans » pourrait en être un, du journalisme tel que je l’entends, comme je l’ai dit plus haut, pas du markéting et de la course à l’audience, pas cette fusion indigeste dans laquelle versent aujourd’hui à peu près tous les médias de masse d’une information superficielle, de communication, de divertissement, enrobés dans le simplisme à outrance et la mise en scène voyeuse et inquisitrice. Mais je crois que vous aviez compris de quoi je voulais parler. ![]()
Bon et bien, c’est à « mettre du journalisme là-dedans » que j’essaye de travailler aujourd’hui… en n’oubliant pas de passer par ici de temps en temps, pour me replonger aussi un peu dans… le « web de fond »…
