Mon petit dispositif d’information électorale personnel s’est organisé autour de mon canapé et de deux écrans : celui de ma télévision et celui de mon ordinateur, déplacé au salon pour l’occasion. Ma télévision était branchée sur une chaîne d’information française en continu (BFM TV en l’occurrence) et je n’en ai pas changé durant la nuit. Renonçant au zapping, la télévision fut pour moi une sorte d’étalon face à mon autre écran, où se passaient en comparaison des choses autrement plus complexes…
Mes sources
J’ai concentré mon attention sur deux applications : mon lecteur de flux Twitter branché sur ma propre petite « twittosphère », qui compte quelques dizaines d’« adhérents » dont une bonne poignée était en ligne avec moi cette nuit, et mon navigateur internet, ouvert sur une vingtaine de pages différentes, entre lesquels j’ai zappé en permanence (cette vingtaine était un grand maximum de ma capacité à suivre et réactualiser).
• Des sites de grands médias américains, qui proposaient des pages spéciales élections remises à jour en temps réel.
• Des sites « pur web » d’information politique américains, que je connaissais où que l’on m’a conseillé durant la soirée (j’y reviens) : de gros blogs politiques, des sites ou blogs d’agrégation de liens.
- FiveThirtyEight.com (site politique indépendant de compilation et d’analyse de données électorales, qui a donné très tôt dans la soirée une projection du résultat final qui s’est révélée très proche de la réalité)
- NewsJunk (page personnelle d’agrégation de liens, mise à jour en permanence, vers des articles repérés par l’auteur sur les sites de presse et les blogs)
- The Huffington Post (gros site d’information et d’agrégation de tendance « libérale » au sens américain, fondé par Arianna Huffington)
- Daily Kos (blog politique collectif, « libéral » et « progressiste », fondé par Markos Moulitsas)
- The Drudge Report (site d’agrégation « conservateur », piloté par Matt Drudge).
• Des blogs francophones, dont les auteurs ont pratiqué le « live blogging » durant la nuit.
- Nicolas Vanbremeersch, sur Versac, depuis la France (blog exceptionnellement rouvert pour l’occasion, après fermeture définitive
) - Laurent Gloaguen, sur Embruns, depuis le Québec.
- Garçon, sur Café Croissant, depuis la Californie (avec mise à jour en direct des résultats fournis par MSNBC)
- Jules, de Diner’s Room, depuis la France.
• Des fils francophones d’agrégation d’informations et de liens en direct.
- Le « minute par minute » de la rédaction du site lemonde.fr.
- Les étudiants de l’école de journalisme de Science-Po Paris
- La « rivière d’informations » sélectionnées par le site de la RTBF (Belgique)
• Deux fils d’agrégation de courts messages sur Twitter.
- Election 2008 (mis en place par la compagnie Twitter elle-même, et agrégeant les courts messages relatifs aux élections postés sur l’ensemble de la plate-forme).
- US08 Twittlife (agrégeant les courts messages d’une série de blogueurs francophones d’Europe et d’Amérique, une initiative de Mémoire Vive, relayée sur lepost.fr et Agoravox).
Mes impressions
• Télévision vs internet.
La télévision n’a pas dit son dernier mot face à internet. Par sa réactivité sur le direct et sa capacité à être en de multiples endroits simultanément, elle reste un média très bien adapté - et peut-être même toujours le meilleur - pour la couverture de tels événements. Elle est (avec la radio) le média du flux direct par excellence.
Parmi toutes mes sources, seul Twitter (voir ci-dessous) est allé hier soir aussi vite que ma chaîne de télé de référence (BFM TV), mais ils étaient souvent en concurrence pour relayer tous les deux les mêmes informations … de la télévision américaine CNN, que certains des « twitteurs » sur lesquels j’étais branché suivaient en même temps que les journalistes de BFM.
Les sites des médias, comme les sites « alternatifs » du web, n’étaient pas aussi réactifs dans la diffusion et la mise à jour des résultats. Ces sites sont d’ailleurs bien moins pratiques à consulter, car ils doivent être réactualisés : soit automatiquement à intervalles réguliers pour les « widgets » des gros sites tels que CNN, ABC, MSNBC, Yahoo !News, etc., soit par l’utilisateur lui-même en rechargeant la page dans son navigateur. Ces réactualisations simultanées étaient lourdes à tenir cette nuit par ma connexion internet, qui était à sa limite de capacité.
• Médias traditionnels vs nouveaux médias
Les médias traditionnels font la différence par l’ampleur, la technicité et le professionnalisme des moyens qu’ils sont en mesure de mettre en oeuvre. Ils sont aussi plus prudents, et donc moins réactifs, mais aussi moins curieux, que les nouveaux médias.
Seuls les médias traditionnels (CNN, NYT…) disposaient des moyens techniques et humains considérables nécessaires à la collecte des résultats électoraux. Les nouveaux médias se bornent à relayer ces résultats.
Les médias traditionnels font aussi la différence sur l’expertise et le professionnalisme qu’ils peuvent mettre en oeuvre : experts électoraux appelés en consultants, correspondants en de multiples endroits, mobilisation d’une rédaction pour veiller sur les autres sources, avec un pilotage complexe de l’interface entre l’antenne et « la coulisse », permettant de composer un flux continu fluide puisé à des multiples sources.
Les nouveaux médias étaient aussi en mesure de proposer des contenus experts, comme des analyses à chaud et commentaires dans des blogs, mais de manière dispersée sur de multiples sites, qu’il revenait à l’utilisateur de chercher lui-même (d’où l’intérêt de l’agrégation, voir ci-dessous).
La prudence des médias traditionnels, probablement échaudés par les erreurs commises lors des dernières élections, était assez remarquable. Ils ont attendu des heures pour affirmer clairement que la victoire d’Obama était acquise, quand une telle conclusion circulait depuis longtemps dans les blogs et sites « alternatifs », à la simple analyse des mêmes résultats.
J’ai remarqué dans les blogs et les médias alternatifs une plus grande « curiosité » à dénicher dans le flot des informations diffusées celles qui pouvaient être les plus pertinentes. C’est par eux, par exemple, que mon attention a été, très tôt dans la soirée, attirée sur les motivations de vote des électeurs, d’après les sondages sortie des urnes, en fonctions de données socio-démographiques. Le poids de l’économie dans leur motivation de vote, le fait que les classes moyennes blanches ne rechignaient pas à se porter sur Obama même dans des Etats plutôt républicains (contrairement à ce que certains prédisaient), le fait que la forte mobilisation était largement le fait de nouveaux votants jeunes et « non blancs », tout cela laisser voir un mouvement massif en faveur d’Obama, débordant le clivage partisan traditionnel et promettant le basculement de plusieurs des Etats décisifs.
• Médias de flux vs médias de veille et d’agrégation
L’agrégation, surtout quand elle est collective (sociale), est d’une bien plus grande réactivité, richesse et variété que le flux unique des médias traditionnels, et c’est là que les nouveaux médias du net se montrent supérieurs.
J’étais en effet « branché » sur un grand nombre de sources qui étaient des flux de veille et d’agrégation des information diffusées par d’autres sources : les journaliste de la RTBF en ligne et leur « fleuve de news », les étudiants en journalisme de Science-Po, où encore les sites américains d’agrégation comme Huffington Post, Drudge Report ou NewsJunk, et le réseau du « web social » des « live-blogueurs » et des « twitteurs ».
Cette addition de dizaines de paires d’yeux scrutant simultanément le web à la recherche de l’information inédite et pertinente, et l’échangeant immédiatement, se révèle d’une formidable efficacité. Des sources intéressantes comme NewsJunk ou FiveThirtyEight m’ont été signalées par ce moyens. L’annonce « officielle » du basculement de l’Ohio vers Obama m’a été signalée simultanément par BFM T V et sur Twitter. Les estimations de vote pour tel ou tel Etat selon tel ou tel média étaient confrontées simultanément sur mon réseaux twitter - et discutées -, ce que l’on ne trouve pas sur un média traditionnel.
• Le net, un média de conversation
J’ai découvert à cette occasion une réelle utilité de Twitter, comme salon de conversation : un vrai salon transatlantique, permettant d’échanger des impressions et des analyses en direct avec un réseau de correspondants choisis. Twitter s’est même montré supérieur au live-blogging dans ce domaine.
Je ne pense pas au fil général de Twitter sur les élections, dont le défilement hypnotique des messages en plusieurs langues au rythme d’un par seconde était fascinant, mais surtout réactionnel et pauvre en information, et puis trop rapide et massif pour être réellement exploitable. L’un de mes « correspondants Twitter », Petites phrases, a tout de même réussi à y « choper » au vol le passage d’un de mes propres « twitt » (j’ai d’ailleurs gagné mon pari, en annonçant la victoire d’Obama par plus de 150 délégués d’avance, avant même la fermeture des premiers bureaux de vote
).
Non, cette conversation s’est tenue dans « ma propre twittosphère » (les utilisateurs de Twitter dont je suis le fil de courts messages et qui suivent le mien), à la fois lieu d’échange rapide d’informations et de liens, mais aussi d’échange d’analyses et de commentaires à chaud sur l’événement.
Certains internautes avaient choisi des « salons réels », ces lieux de rencontre sur le thème des élections comme il en existait de nombreux dans Paris. Mon propre salon « virtuel » ne me demandait pas de quitter mon propre canapé, tout en me permettant de converser en direct avec des correspondants en France, en Belgique, au Québec et en Californie, chacun avec leur « contexte » et leurs sources d’informations respectifs. C’était très sympathique.
Mais c’était surtout pour moi un nouvelle manière d’utiliser internet et une nouvelle manière de suivre collectivement une nuit électorale. Cet essai est vraiment concluant.
• Le dernier refuge du papier
La presse papier est dépassée. Les quotidiens du matin : c’est sans espoir. Le Monde tire son épingle du jeu, en jouant la carte de l’analyse et de la documentation avec quelques heures de recul, ce qui est probablement la seule chance de survie des journaux papier aujourd’hui.
20minutes avait souligné le défi que représentait cette élection pour la presse quotidienne papier : aucun journal du matin n’était en mesure de donner ce matin avec certitude le nom du président, malgré pour certains des éditions exceptionnellement retardées dans la nuit.
Le Monde, publié traditionnellement autour de midi, bénéficie en cela d’un avantage par rapport aux autres journaux dont il a joué à plein. Le journal semble être sorti lui aussi très en retard (disponible peu avant 16 heures chez mon kiosquier contre 13h/13h30 habituellement), mais il propose aujourd’hui un contenu qui ne tente pas de rivaliser avec les médias qui ont annoncé l’information factuelle depuis bien longtemps avant lui.
Sur les neuf premières pages du journal, il met en avant des éditoriaux, des analyses, interview et « verbatim ». Un contenu riche mais assez dégagé de l’actualité la plus chaude et tentant de prendre du recul et de remettre les faits en perspective.
Un supplément de douze page est aussi publié : du reportage, de l’analyse sollicitée auprès d’experts reconnus, des portraits fouillés de Michèle Obama, Joe Biden ou David Axelrod (stratège de la campagne d’Obama) et de la documentation : de larges extraits des discours les plus importants d’Obama, et de l’un de ceux de Kennedy…
L’apport en information est de haute qualité et joue à son bénéfice (et à celui du lecteur) du décalage du média par rapport à l’actualité. C’est probablement le seul avenir qu’il reste au papier. Entre internet et les médias du direct (radio et télévision), il ne peut plus lutter sur un autre terrain que celui-ci.
Ma satisfaction personnelle de l’élection de Barack Obama n’était pas l’objet de ce billet, mais je vous en fais part quand même. ![]()
Je retiens une image qui m’a particulièrement touchée, le visage de Jesse Jackson, militant historique des droits civiques des noirs américains et ancien candidat à la désignation démocrate à la présidentielle en 1984, en 1988 et en 2004.
Il y a des moments où l’on doit se dire que le combat de toute une vie n’a pas été vain, et que si c’est un autre qui touche au but, on lui avait peut-être, un peu, défriché le terrain, et que l’on a peut-être, un peu, contribué à sa victoire historique.
Je suis profondément ému par ce que je lis dans ce visage et dans ces larmes.


