J’avais relayé en mars dernier sur novövision le signalement par TechCrunch du projet très innovant de journalisme de liens Publish2. Je surveillais attentivement les développements de ce projet sur lequel je suis revenu en août : « Des journalistes en réseau, pour contrer Digg et Google ». Le projet est aujourd’hui opérationnel. Ces concepteurs expliquent leur démarche qui révolutionne la conception traditionnelle du journalisme, en plaçant la sélection, la validation, l’éditorialisation des liens hypertexte et leur redistribution sur le web au coeur de son activité.
Une plate-forme professionnelle d’échange de liens
Publish2 est une plate-forme d’échange de liens conçue spécifiquement pour les journalistes professionnels et les rédactions de presse (« a platform for link journalism and link-based newswires »).
Publish2 se présente ainsi : « Pour les journalistes : organiser et publier des liens, influencer ce que les gens lisent, construire sa propre marque ; pour les rédactions : être une destination, créez votre “linking” rédaction, influencer le réseau ».
Il s’agit d’un service permettant, à la manière de delicious, de stocker en ligne des liens hypertexte sélectionnés et éditorialisés, et de les partager avec un groupe défini d’utilisateurs, selon des modalités paramétrables très flexibles, pour des usages collectifs très variés.
La plate-forme peut s’intégrer au coeur même de la chaîne éditoriale des rédactions de presse. Elle permet également d’organiser des échanges entre les rédactions, ou en dehors d’elles : directement entre journalistes ou groupes organisés de journalistes. Le service n’est accessible qu’aux journalistes professionnels inscrits qui s’engagent à respecter une charte de standards éditoriaux.
Les liens sont identifiés avec les noms des journalistes qui les ont sélectionnés. Ils peuvent être tagués, édités (texte de présentation, possibilité de les commenter), intégrés à des groupes d’utilisateurs, et redirigés pour republication sur un site web, par un flux RSS ou avec un widget. Ils peuvent ainsi être proposés sous une marque propre, intégrée sur un site. La plate-forme est compatible avec les comptes personnels des utilisateurs sur le service de micro-bloging Twitter et le service de partage social de liens delicious.
Le service permet à un journaliste, individuellement, de monter son propre blog de liens, comme il peut s’intégrer à l’organisation du travail de toute une rédaction. Il rend aisé la contribution au site web d’un journal des journalistes de la rédaction papier, sans surcharge de travail pour eux.
- la page de présentation du service sur le site Publish2 (en anglais)
- Une page d’exemple de fonctionnement de la plate-forme.
- Un diaporama de présentation :
.
.
Selon Scott Karp, blogueur de Publishing 2.0 et co-fondateur/directeur de Publish2, dans un entretien avec Laura Oliver, sur journalism.co.uk :
"La clé de ce système est de conserver le contrôle éditorial sur les liens qui sont publiés. (…) Le lien est un jugement éditorial. Dans la plupart des cas, il devrait être un jugement humain, parce que vous ne savez jamais comment un algorithme [utilisé par certains sites d’information pour générer des liens] va vous recracher un lien et envoyer les gens dans un endroit peu fiable.
Il y a une préoccupation très légitime sur le fait de lier vers des ressources non vérifiées ou invérifiables. Ça devient une question journalistique : « avez-vous confiance dans ce que vous liez ? », car en plaçant ce lien vous validez (le contenu).
Le même processus de contrôle (« fast checking ») qui existe dans les rédactions pour la validation des articles doit être mis en place pour les liens."
L’armature d’une nouvelle forme d’agence de presse
Scott Karp envisage également un usage partagé par l’ensemble de la profession des journalistes :
« Si vous trouvez quelque chose sur un fil d’information et qu’un autre journaliste ou une rédaction en qui vous avez confiance l’a déjà liée, c’est une couche de validation supplémentaire pour vous. »
Il indique être en pourparlers avec de grands éditeurs de journaux aux Etats-Unis pour leur utilisation de Publish2. Publish2 pourrait ainsi former, selon lui, l’armature d’une alternative pour les journaux au service de l’agence de presse Associated Press.
Lauren Drablier, sur Editors Weblog, présente cet aspect particulier du projet Publish2 : « La nouvelle Associated Press ? »
Un groupe particulier, nommé « Le fil » (« The Wire »), a été crée par Josh Korr sur la plate-forme Publish2, destiné à fournir des flux d’information aux organismes qui veulent quitter l’Associated Press pour des raisons budgétaires. Le projet envisage d’inclure « le meilleur contenu du web, quelle que soit la source ».
Dans un billet titré « The new AP », Josh Korr, sur Publishing 2.0, explique la nature du projet du groupe « The Wire ». Il est radical dans sa remise en cause du rôle de l’agence de presse traditionnelle (comme Associated Press), qui conduit à un certain formatage de l’information qui n’est plus adapté à notre demande.
Il s’appuye sur l’analyse de Jeff Jarvis, pour qui l’article de presse n’est plus « la brique de base du journalisme » (j’en parle ici sur novövision) et sur les réflexions de Matt Thompson, qui voit dans le web une autre manière de rendre compte du monde que la pratique traditionnelle des médias, marquée par la tyrannie de l’actualité immédiate, au profit d’une information qui met l’accent sur le contexte.
Il signale également les remarques de Jay Rosen, pour qui une approche de l’information qui diffuse d’abord un rapport factuel, et seulement ensuite l’analyse, l’explication et l’interprétation, n’est pas adaptée à des situations telles que la récente crise financière. Le flux de nouvelles, sans cesse réactualisé, ne produit aucun sens et accroît même le sentiment d’être mal informé, car débordé.
Pour Josh Korr, le contenu le plus pertinent ou le plus intéressant, sur un sujet donné, ne se trouve pas toujours dans les agences traditionnelles. Les rédactions ne peuvent plus ignorer la richesse du contenu disponible sur le web. Encore faut-il trouver ce contenu…
Josh Korr reconnaît que les blogueurs font leur part du travail dans la recherche et la rediffusion des liens sur la toile, mais il n’y a pas de bonne solution d’agrégation des liens de la blogosphère. L’idée est de proposer une solution gratuite assurant une telle couverture dans de meilleures conditions, en se reposant sur la participation de milliers de journalistes et leur jugement éditorial collectif.
Il envisage que cette solution permette aux journaux locaux de se concentrer sur leur propre production d’information locale et de s’en remettre à l’agrégation de liens pour couvrir le reste.
Le projet n’est pas non plus de « tuer Associated Press », dont les dépêches devraient d’ailleurs se retrouver elles-aussi diffusée par ce canal. Mais il remet en cause la prépondérance des dépêches AP dans le « mix de l’info » sur le web, et l’utilité de l’AP comme mécanisme centralisé de distribution de l’information.
C’est une évolution radicale du journalisme à portée de main : utiliser l’expertise des journalistes pour filtrer le web et donner du sens à l’information, de manière collective, contributive et décentralisée, pour offrir un service à haute valeur ajoutée, qui plus est… gratuit.
Un nouveau modèle d’affaires de l’information
Scott Karp travaille aussi sur une forme de publicité adaptée à ce nouveau type d’agrégation, qui pourrait « changer le modèle d’affaire des fils d’information pour les éditeurs » :
« Le widget Publish2 figurant sur les sites des journaux pourrait devenir un réseaux de distribution de la publicité, sur la base d’un partage des revenus. De plus, le service qui est gratuit pour les rédactions et les journalistes le restera pour toute personne qui l’adopte. »
Il s’agit bien de transformer le fil d’information diffusé, d’un poste de coûts, en centre de profits.
