Une extension du domaine du blog
(ce texte remonte à la fin octobre 2008)
• aaaliens.com est une « fédération de blogueurs », qui proposent une extension collective de leurs propres blogs (ça ne remplace rien, ça rajoute, et ça n’existe que parce que nos blogs existaient auparavant). Du coup : on ne commente pas les liens des autres sur aaaliens.com (pas de captation de trafic et de commentaires. Pas de démarche anti blogs. Pas de « grains de sable » placés dans la circulation de l’info. On joue à plein le jeu de la blogosphère, parce qu’on est dedans), et l’on peut nous interpeller tous directement sur nos propres blogs : nous sommes tous identifiés, visibles et accessibles individuellement (pas comme un collectif obscur). Noter aussi que, du coup, nous ne formons pas une rédaction.
• Cette extension est un partage collectif de notre veille. Partager la veille, c’est montrer « l’autre versant du blogging », faire partager une partie des coulisses ou de la cuisine d’où sortent nos billets, jouer la transparence. C’est aussi insister sur le fait que nous ne sommes pas propriétaires de l’information : nous ne sommes qu’un point placé SUR le flux. Ce que nous apportons, ce n’est pas du tout de disposer de sources « privées » ou « secrètes » (dans l’ancienne logique du « journalisme de carnet d’adresse »), c’est la manière qui nous est propre de « traiter » ce flux : ce que nous retenons ou pas, comment nous associons, analysons, synthétisons…
• Ce partage collectif apporte une plus-value à nos veilles individuelles pour les lecteurs :
- 1. D’abord car elles sont rassemblées au même endroit au lieu d’être dispersées.
- 2. Ensuite elles sont agrégées et classées par thématiques.
- 3. Enfin elles sont croisées, ce qui fait émerger du bouzin une notion nouvelle (supplémentaire par rapport à nos veilles individuelles) : un label collectif sur certaines info pluri-recommandées, un surcroît de réputation attribué à un lien. Ce qui multiplie l’effet de recommandation.
Raffinements supplémentaires
Compléments, depuis ce texte initial :
Ce programme initial a été entièrement accompli (avec un petit changement de nom en cours de route, pour cause de premier nom choisi déjà pris, et utilisé, par un autre. Pardon de la gêne, s’il y en a eu…), et le bébé fait même bien mieux que prévu.
Le super boulot de ceux de l’équipe qui se sont chargés du travail de développement informatique du bouzin (merci Tom & Aurel, ou devrais-je dire Jerry & Hardy ??
) a permis d’apporter en effet quelques raffinements supplémentaires au projet initial.
• La participation des lecteurs : nous étions opposés à la possibilité de commenter sur aaaliens.com, pour ne pas « déporter » les commentaires de leur lieu naturel, c’est à dire le blog ou site d’origine vers lequel renvoient les liens, mais l’introduction de la possibilité pour les lecteurs de noter l’intérêt d’un lien ajoutait tout de même une recommandation supplémentaire et complémentaire à la nôtre. Ainsi sont apparues les petites étoiles et le menu « popular by rate ».
• La multiplication des approches croisées : autre perfectionnement très bienvenu, la multiplication des possibilités de naviguer à travers aaaliens.com.
La page d’accueil offre le flux général chronologique de l’ensemble agrégé des liens postés par chacun (« Live feed »), et donne accès aux flux individuels par « contributeur », aux flux croisés par thématiques (« médias », « internet »…), ainsi qu’aux flux croisés classés par popularité (« Popular ») de chaque lien (nombre de fois cité) et aux flux croisés classés par popularité de vote des lecteurs (« Popular by rate »).
Chaque page thématique offre elle-aussi plusieurs possibilités de navigation : flux croisé thématique chronologique et flux croisé thématique classé par popularité (nombre de fois cités), sur une période au choix (7, 15, 30 jours).
Au-delà du journalisme de liens, le post-média
Je me suis beaucoup intéressé sur novövision à cette question du journalisme de liens (linkjournalism, puisque la formule vient des Etats-Unis) et de la « stratégie des fous à lier », ainsi qu’aux questions de partage de liens, de recommandation, de hiérarchisation des informations sur le web et au rôle de la blogosphère dans l’opération…
aaaliens.com, c’est un peu le résultat qu’on obtient en mélangeant tout ça dans un shaker, selon la formule savante (Delicious + RSS) x Agrégation = l’ère du postmedia :
- cf. Aris Papatheodorou (2006) : Syndication, information nomade et médias intimes
Une analyse du rôle de la syndication de contenus sur le net (RSS) comme remise en cause du modèle même de média. Cette réflexion rejoint celle sur la circulation liquide de l’information en ligne.
Il s’agit pour Aris Papatheodorou d’un « modèle post-média où l’information se fait nomade, auto-organisée en flux autonome » : « la publication et la circulation sont un seul et même moment d’un flux de données émancipées du modèle du média unique. »
aaaliens.com, c’est autre chose que le journalisme de liens. Certes ce sont des liens, ce sont même des liens recommandés (et vivement recommandés
)… mais ça n’est pas du journalisme, enfin plus vraiment, plus comme avant. C’est… autre chose, un journalisme… alien !
Je rebondis sur les remarques intéressantes de Samuel Laurent (Suivez le Geek) au sujet d’aaaliens et du journalisme de liens.
Il utilise lui-même la formule du journalisme « de carnet d’adresse », qui figurait dans notre texte de définition (qui n’était pas publié). Il s’agit bien de tourner le dos à cela. Samuel fait bien la transition entre cet ancien « journalisme de carnet d’adresse » et ce qui a changé avec le web, mais c’est pour finalement le recréer sous une autre forme :
Assumerais-je de rendre mon agrégateur Netvibes, grâce auquel je surveille quelques centaines de site, public ? Ce serait transparent et très « web », mais cela me priverait de ce petit privilège d’avoir « le » lien sur tel ou tel sujet, de pouvoir proposer à ma rédaction des articles auxquels personne n’a pensé, parce que je suis le seul qui connait un blog qui en parle, parce que j’ai passé quelques heures à fouiller la toile pour trouver ce blog. (…) Doit-on tout donner en libre accès ?
Je suis tenté de répondre oui et non !
Non, car le problème est bien celui de la surcharge informationnelle qui nous menace tous, donc celui du tri et de la sélection. A quoi bon livrer mon propre fichier Opml rassemblant les quelques 506 flux RSS que je suis à ce jour, et qui forme mon filtre personnel de l’information en ligne (mon « information 2.0 ») ? Damien Van Achter l’a bien fait cet été : 80 blogs sur le « nouveau journalisme ». Et je continue, exactement comme avant, à suivre son flux de liens !
Car ce qui compte pour moi, ce n’est pas ses sources d’information, c’est la sélection de l’information qu’il en tire !! Elle a bien plus de valeur en ligne, que son fichier opml, son « carnet d’adresse numérique ». Ce qui a de la valeur, c’est uniquement le travail intellectuel de tri qu’il partage et qui permet de réduire ma propre surcharge d’information en profitant de son tri préalable.
Ce rapport aux sources des journalistes « à l’ancienne » est d’ailleurs très problématique. Il est même, à mon sens, en partie « à la source » de la crise de crédibilité dont souffrent les journalistes, notamment en France. Cette relation exclusive, quasi privée, parfois intime, que les journalistes entretiennent avec « leurs » sources, conduit tout droit, d’un côté, aux relations incestueuses et aux compromissions, car les journalistes deviennent prisonniers de leurs sources, ils en sont dépendants. Et de l’autre elle conduit tout droit au conformisme et à la paresse : se faire porte-parole, le communicant de ses propres sources, en s’épargnant d’aller voir ailleurs et de chercher. Et je crois qu’on a pointé là quelques uns des gros défauts du journalisme « à l’ancienne » qui sévit un peu partout dans les rédactions.
Alors, d’un autre côté, je suis donc bien tenté de dire oui : transparence ! Affichons nos sources, et que le lecteur constate. Qu’il constate lui aussi qu’ajouter à ses propres sources les milliers de sources des contributeurs d’aaaliens.com réunies va aggraver son problème plutôt que de le réduire. Il sera noyé, alors que nous lui proposons justement un outil de navigation croisé, classé, hiérarchisé et en temps direct à l’intérieur de ces sources, ce qui contribue à simplifier son information.
En fait, on se fout de partager des sources, elles ne manquent pas et elles sont ouvertes ! Ce que nous partageons, c’est un traitement coopératif des contributions de ces sources, pour cumuler notre puissance de tri personnel. Nous créons bien plus de valeur sur le web par cette coopération, que par le maintien d’une relation exclusive avec des sources privées. Mais enfin, chacun fait comme il veut, nous verrons où les lecteurs trouvent leur intérêt ! ![]()
On est bien, tout cas, dans le domaine du « post-média », du « média intime », à géométrie variable, reconfigurable, volatile et nomade, et surtout qui se présente comme un outil et non comme un produit fini.
Une crédibilité par dérivation de blog
Second aspect des choses, et c’est ce qui fait la différence de nature entre aaaliens.com et des projets « voisins » d’agrégation humaine de liens en ligne tels que smallbrother, Publish2, le netreader de Vendredi ou même digg.com.
La « sélection » de liens proposée par digg est effectuée par tous les internautes qui votent : mais on ne sait pas qui, ni sur quels critères, et l’expérience nous apprend que le manque de transparence du système dissimule en réalité un petit groupe d’utilisateurs dont le rôle est prépondérant.
La sélection de smallbrother est effectuée par le petit groupe formé par ses fondateurs, qui ne se revendiquent pas journalistes, mais agit collectivement « dans l’ombre », c’est à dire qu’on ne sait pas précisément non plus qui effectue la sélection, ni comment, ni pourquoi…
Publish2 et netreader sont des projets de journalistes, qui apportent leur garantie professionnelle et l’assurance du respect d’une déontologie. Mais là encore, la sélection est un produit collectif d’une rédaction, qui sort d’une sorte de « boîte noire », pour former la vision du monde d’un groupe, qui se présente en bloc, gommant la personnalité de chacun au profit cette identité fondamentalement abstraite, et parfois insaisissable, qu’est… une ligne éditoriale collective.
aaaliens.com obéit à une logique très différente de l’ensemble de ces sites, ce pourquoi j’estime que c’est réellement quelque chose de nouveau, un véritable alien. Pas de ligne éditoriale, car pas de rédaction, pas de groupe qui agit dans la coulisse, pas de « boîte noire ». Rien de tout ça.
Le projet est collectif, mais la sélection est une addition de décisions individuelles qui restent totalement traçables, car signées. Aucune « boîte noire » entre l’entrée et la sortie, mais de simples procédures d’agrégation consistant à « dédoublonner » et classer les flux individuels, selon l’occurrence des citations d’un lien, et les tags attribués individuellement par les contributeurs.
De plus, il importe absolument peu de savoir si les contributeurs sont journalistes ou pas : ils sont blogueurs. La relation établie entre lecteurs et contributeurs d’aaaliens.com, le « contrat de lecture » proposé, découle directement du lien établi par chaque blogueur sur son propre blog. Il est identifié, sa production sur son blog permet de le connaître et de l’évaluer. On peut l’interroger, l’interpeller. La relation est interactive, si on le souhaite. La crédibilité est apportée par le contributeur par son blog, elle en « dérive », et elle est même déposée « en garantie » puisque aaaliens.com n’est qu’une extension de ces blogs.
Rien n’empêche bien entendu que le contributeur soit journaliste (et nous sommes quelques uns dans ce cas), mais c’est le fait d’être avant tout blogueur qui compte dans « l’économie du système », et qui fait que c’est « autre chose » que du journalisme, que c’est nouveau… et que ça me plaît bien… ![]()
Pour mémoire, Lire aussi sur novövision (20 octobre 2008) :

