Petite crise bloguesque, avec la fermeture provisoire du blog professionnel Presse-Citron, à la suite, semble-t-il, de la lassitude de son auteur Eric Dupin face aux réactions dans les commentaires de son blog après un billet sponsorisé sur un gadget high-tech, présenté comme un « test » de ce produit.
Cette histoire est, à mon sens, un cas d’école de ce qu’il ne faut pas faire en matière de publicité dans les blogs. La légitimité du format volontairement ambigu du billet sponsorisé devrait être définitivement remise en cause. Si elle fait l’affaire de publicitaires, qui agissent en la matière avec un certain cynisme, elle ne fait pas du tout celle du blogueur, qui mine sa crédibilité en troublant le contrat de lecture établi avec son lecteur.
- Eric Dupin, aujourd’hui sur Presse-citron : « Fermé pour cause d’inventaire »
Une ambiance détestable, des commentaires hargneux qui confinent à l’acharnement, des donneurs de leçons qui viennent me dire ce que je dois bloguer et comment je dois le faire, d’autres qui croient que Presse-citron leur appartient, (…) me conduisent à prendre un peu de recul et à fermer Presse-citron pendant une période indéterminée (probablement quelques jours tout au plus).
Cette décision semble, du moins en partie, faire suite à certains commentaires sous ce billet sponsorisé.
Des réactions :
- VinZ de blog : « Le troll et le blog »
- Korben : « Bloggeur gentil VS Troll méchant - Le combat final »
Eric est bien sûr la cible privilégiée des trolls méchants, frustrés et jaloux car lui est passé bloggeur PRO ! C’est à dire qu’il consacre tout son temps à écrire des articles GRATUITEMENT pour les internautes… Et bien sûr quand on écrit GRATUITEMENT des choses et qu’en plus, on y passe tout son temps, il faut trouver un moyen de gagner un peu d’argent pour pas devenir bloggeur SDF… dur.
Du coup, Eric expérimente tout un tas de techniques pour gagner un peu d’argent avec son site sans rendre son contenu PAYANT… Et là moi je dis chapeau…
Mon opinion
L’expérimentation d’Eric, sur Presse-Citron, de devenir blogueur professionnel est très intéressante. Mais à lire les commentaires qui semblent avoir provoqué sa lassitude, je ne suis pas persuadé qu’il s’agisse réellement d’une question de trolls.
La cause du clash est un billet sponsorisé sur un nouveau gadget high-tech (une imprimante photo), et certaines réactions suscitées par ce billet me semblent parfaitement illustrer toute l’ambiguïté du principe-même du billet sponsorisé (dont j’ai déjà dit ici tout le mal que je pensais).
C’est le sens du commentaire que j’ai laissé sur Presse-Citron :
Bonjour Eric
Déconnecter, prendre du champ, laisser retomber la pression, c’est sûrement une bonne solution.
Cela dit, il me semble que la question du billet sponsorisé se pose plus que jamais : cette forme de publicité se présente, à mon avis, de manière beaucoup trop ambiguë. Elle est une source permanente de malentendus. J’ai la même opinion d’ailleurs avec les publi-rédactionnels dans la presse traditionnelle.
Il me semblerait souhaitable pour les blogs de sortir de cette ambiguïté : afficher clairement “publicité” et pas une autre formule qui tourne autour du pot.
Et même mieux : maintenir une différence claire sur la page entre l’espace rédactionnel et l’espace publicitaire (la mention “publicité”, et toujours l’usage d’une typographie et d’un code couleur qui soit différent).
Il me semble que les blogs ne pourront pas faire l’économie d’une vraie réflexion de fond sur cette question. Car l’ambiguïté actuelle (à mon avis), et les malentendus qu’elle génère, minent la relation entre les blogueurs et les lecteurs.
Je ne remets pas en cause le principe de la publicité sur les blogs, et dans les autres médias, pas plus que l’ambition de professionnaliser son blog. Mais le billet sponsorisé est une solution toxique, car ambiguë. Elle fait sûrement l’affaire des publicitaires, mais elle ne fait pas du tout celle des blogueurs, qui devraient, à mon avis, purement et simplement la rejeter.
Un cas d’école
Alors que ce n’est pas toujours le cas sur d’autres blogs, le billet sponsorisé en question est clairement indiqué comme tel sur Presse-Citron - dans le titre lui-même -, ce qui est bien la moindre des choses, puisque c’est la loi qui le demande. Voir sur Decryptages : droit, nouvelles technologies… : « Le publi-rédactionnel ? C’est quoi donc ? ».
Mais pourquoi ne pas dire carrément « publicité » ?
La formule employée en début de texte pose d’ailleurs ce problème :
Note au lecteur : j’ai été mandaté et dédommagé par [nom de l’agence de publicité] à la demande de [nom de la marque du produit présenté] pour cette opération, (…).
Ce « mandat » est tout simplement un contrat publicitaire et le « dédommagement » en est la rémunération. Pourquoi de telles formulations édulcorées ?
On voit bien à quel point le billet sponsorisé a bien des difficultés à se présenter clairement et simplement comme une publicité commerciale, ce qu’il est pourtant.
De plus, certaines formulations ne me semblent pas claires : l’utilisation du terme de « test », par exemple, pose un problème :
Un commentateur, Stéphane, le soulève :
Pour faire taire tous ces vilains commentaires, il aurait suffit de remplacer “test” par “info produit” et le tour était joué.
Car il est vrai qu’en te lisant, j’attendais (avec curiosité, connaissant le produit) la conclusion où tu aurais donné ton avis…
Ce qu’Eric Dupin reconnait, en modifiant son titre en conséquences (mais le terme de « test » reste dans le texte : « [nom de l’agence publicitaire] m’ayant proposé de faire un test de la petite machine ») :
@Stéphane, tu as raison, et tu dis les choses beaucoup plus intelligemment, du coup je change le titre. Cela dit je pensais que le nombre de photos que j’ai faites de l’appareil suffisait à démontrer que je l’avais réellement testé, mais j’ai eu tort.
Quand on est mal parti avec ces formulations ambiguës, le « contrat de lecture » que l’on propose à son lecteur est donc tout sauf clair. Et c’est exactement ce que soulèvent plusieurs commentaires sous le billet de Presse-Citron. Certains se demandent si le produit a bien été « testé », si on n’a pas « oublié » de mentionner d’éventuels défaut ou insuffisances du produit…
C’est dommage d’oublié de parler de la qualité de l’impression…. voilà le désavantage d’un billet sponsorisé à mon sens (la qualité est très limité à en croire tous les autres tests et avis sur Internet). Ou alors ai-je raté un paragraphe ?
mais en fait il est où ton test ??? aucun avis, pas de note… c’est donc ça un travail de blogueur pro.
Cynisme publicitaire
Je comprends bien quel est l’intérêt du publicitaire dans cette pratique. Il affiche d’ailleurs clairement la couleur, non sans cynisme sur le blog de l’agence à l’origine de ce billet sponsorisé :
[nom du produit publicitaire proposé aux annonceurs] revient aux sources du web2.0 et propose désormais que le rédacteur du support rédige lui-même un ou plusieurs publi-rédactionnels en fonction du cahier des charges fourni par l’annonceur.
Ainsi, la multiplication des annonces enrichie le contenu tout en évitant l’effet statique et imposé qui va à l’encontre de la charte web2.0. Sur une durée de plusieurs jours, le publi-rédactionnel restera visible tout en ne “polluant” pas le support.
Par ailleurs, le contenu étant produit par le rédacteur, l’effet publicité se voit légèrement gommé, profitant de la signature rédactionnelle du blog. [C’est moi qui souligne]
Il convient de « gommer » un effet qui pourrait être « polluant » ! Et ainsi masqué de « profiter » de la signature du blogueur.
C’est bien le crédit du blogueur auprès de ses lecteurs que le publicitaire achète, mais en l’achetant de cette manière, à mon avis, il le détruit.
Alors, s’il est légitime, je l’admets, d’expérimenter les formes possibles de monétisation de l’audience d’un blog, et de la qualité particulière de cette audience due à la relation nouée entre les blogueurs et ses lecteurs par rapport aux médias traditionnels, il convient aussi de faire le tri entre les bonnes et les mauvaises méthodes.
Je crois que vous avez compris que le billet sponsorisé est pour moi une mauvaise méthode, et qu’à mon avis Eric de Presse-Citron s’est pris les pieds dans le tapis dans cette affaire.
Si j’étais d’avis que les leçons de déontologie d’un certain journaliste du Monde vis à vis des blogueurs français en voie de professionnalisation étaient assez déplacées, vue la dépendance publicitaire dans laquelle la presse vit tout autant, avec les ravages du marketing éditorial que l’on peut y constater, il faudrait aussi que les blogs fassent un peu de ménage devant leur propre porte…
Mise à jour (vendredi 21 novembre 2008) :
- Eric Dupin, sur Presse-Citron, revient sur cet épisode et le commente : Bon, alors…
Il assure que sa décision n’avait pas de rapport avec le billet sponsorisé. Dont acte. Eric maintient que ce billet publicitaire était un « test », même s’il estime qu’il n’était « pas assez complet ». Il qualifie également ce billet publicitaire de « pige », qui est un terme spécifique du jargon des journalistes et des typographes, ce qui ne fait, à mon sens, que nourrir encore un peu plus la confusion entre ce qui est de la publicité et ce qui ne l’est pas.
J’ai même vu, ailleurs que sur Presse-Citron, certains introduire à l’occasion de ce débat, une sorte de distinction entre ce qui serait un « publi-rédactionnel » et ce qui serait un « billet sponsorisé ». Il faut donc rappeler encore une fois que cette distinction est purement fantaisiste. Ces deux expressions sont des formulations édulcorées pour désigner des formes particulières de publicité commerciale, qui est entièrement et pleinement de la… publicité.
Tout cela ne fait qu’illustrer encore un peu plus mon propos : serait-il donc sale ou honteux d’appeler la publicité par son nom, et de reconnaître clairement que l’on fait des billets publicitaires ? Ce qui est, je le répète, parfaitement autorisé dans ce pays, et c’est même aujourd’hui la source de financement principale du journalisme (en ligne comme hors ligne), mais uniquement à la condition qu’on le dise clairement au consommateur.
Cette difficulté persistante à appeler la publicité par son nom, et ce penchant à entretenir volontairement la confusion dans l’esprit des consommateurs, me semble, plus que jamais, poser un véritable problème.
Faut-il encore rappeler les termes de la loi, comme le fait Jérôme sur Décryptages : droit, nouvelles technologies… ?
La dénomination utilisée pour mettre en avant le caractère publicitaire importe peu. Que cela s’appelle publi-rédactionnel, publi-reportage, info commerciale…, l’important est que les lecteurs sachent qu’il s’agit d’un contenu à caractère publicitaire. L’art. L.121-1 du code de la consommation prévoit ainsi qu’”une pratique commerciale est trompeuse si elle est commise dans l’une des circonstances suivantes (…) lorsqu’elle n’indique pas sa véritable intention commerciale dès lors que celle-ci ne ressort pas déjà du contexte“. De part sa nature, un article publi-rédactionnel ne ressort pas du contexte.
Au delà du droit commun, l’art. 20 de la LCEN ajoute que “la publicité sous quelque forme que ce soit (…) doit pouvoir être identifiée comme telle” dès lors qu’elle est “accessible par un service de communication au public en ligne“, internet en l’occurrence.
Un texte, commandé par un annonceur, par l’intermédiaire d’une agence de publicité, concernant un produit ou un service commercialisé par cet annonceur, et qui donne lieu à une rémunération du rédacteur… Je ne vois pas par quel chemin tortueux de l’esprit quelqu’un de bonne foi peut encore prétendre qu’il ne s’agit pas d’une publicité… Alors, il faut le dire clairement et cesser de tourner autour du pot !
