La situation de la presse aux Etats-Unis vire aujourd’hui à une véritable médiapocalypse, qui finira bien par toucher l’Europe à son tour. Il devient de plus en plus envisageable que les grands médias de presse écrite disparaissent purement et simplement du paysage. On envisage déjà que plusieurs grandes villes américaines soient privées de quotidien d’ici un à deux ans seulement.
Le transfert sur internet des activités des médias d’information s’affirme toujours plus problématique, au point que l’on en vient à envisager que cette implantation en ligne soit tout simplement impossible, car ne reposant sur aucun modèle économique viable.
Il va bien falloir commencer à imaginer un monde sans ces médias d’information. Certains s’en inquiètent grandement et redoutent que cette situation ne menace carrément le fonctionnement de la démocratie, dont le développement, au cours des 19 et 20e siècles, a été intimement lié à celui de ces médias d’information de masse, les mass media…
Le rôle des mass medias d’information dans la formation de cette opinion publique indispensable au débat démocratique parait en effet essentiel et il a été souligné par les philosophes (notamment Jürgen Habermas). Au point que les journalistes ont pu prétendre eux-mêmes former l’un des rouages fondamentaux de la démocratie. Avec des médias disparus et des journalistes dispersés dans la nature, que devient la démocratie ? Où se tient le débat démocratique ? Comment se forge l’opinion publique ?
Le pire n’est jamais sûr. Si l’avenir parait en effet bien sombre à l’heure d’internet pour les mass medias et les journalistes qui travaillent pour eux, il n’est pas acquis en revanche que cette évolution soit réellement une menace pour l’information des citoyens et du coup pour la démocratie. Mais comment pourrait fonctionner l’information sans mass medias et quelle forme de démocratie pourrait fonctionner dans ces conditions ? Et d’abord, est-ce réellement la fin des mass medias ?
La mort des mass medias
Les mass medias d’information (la presse écrite à grand tirage, la radio et la télévision), organisés autour de rédactions de journalistes professionnels, sont en crise profonde. Pour la presse écrite, la messe est dite : « Le modèle économique de la presse écrite ne fonctionne plus », estimait la semaine dernière le président de la Washington Post Company, Donald Graham. Son avenir se compte aujourd’hui en mois, au mieux en années. La radio et la télévision ne sont pas en bonne posture non plus, bousculées par de nouveaux usages dans la population, permis et encouragés par le développement de nouvelles technologies qui répondent mieux à de nouvelles attentes.
Il n’est pas nécessaire que de nouveaux usages remplacent totalement les anciens, pour entraîner la disparition des médias dont on se détourne : les modèles économiques de ces médias sont fragiles, il suffit qu’une fraction seulement de leurs usagers les quittent pour les faire passer structurellement sous leur seuil de rentabilité et précipiter leur chute. La presse écrite française est passée depuis bien des années déjà sous son seuil de rentabilité : elle ne survit en réalité depuis longtemps que grâce à une injection permanente de subventions publiques massives [1].
C’est au fond le modèle de production centralisée de l’information des mass medias, imposant leur propre agenda et leur « tempo » de l’information qui est remis en cause, au profit d’une consommation de l’information de plus en plus diversifiée et individualisée, et même fragmentée, favorisée par le développement d’internet et du téléphone mobile.
Les mass medias ont espéré survivre en transférant leur activité telle quelle sur internet, suivant ainsi le public qui quitte progressivement leur support précédent : la baisse de l’audience est en effet générale sur les supports traditionnels, plus prononcée pour la presse écrite, mais sensible également pour les chaînes de télévision. Mais cette transplantation en ligne ne fonctionne pas.
Au bord de la panique, les éditeurs de presse en viennent à s’attaquer à des boucs-émissaires comme Google. Car si ce n’est pas la faute à Google… c’est donc que tout est perdu !
Je ne vois guère que deux options de survie sur internet pour ces entreprises de médias, mais l’une comme l’autre leur demandent une telle mutation qu’il devient abusif de parler d’eux encore, au bout de l’opération, comme des mass medias d’information. Selon la première option, ces entreprises restent des médias de masse, mais c’est en sacrifiant l’information au profit du divertissement. Selon la seconde, elles restent des médias d’information, mais c’est en sacrifiant la diffusion de masse, par un replis bien ordonné sur des « niches » organisées autour de communautés en ligne. Dans les deux cas, c’est bien la fin des mass medias…
Place aux « agents d’ambiance éditoriale en contexte commercial »
La première option, c’est celle qui se dessine clairement à la lecture du rapport Giazzi et qui a germé dans le cerveau fécond des technocrates gestionnaires qui sont aujourd’hui à la tête de nos médias : fusionner les médias d’information avec les industries culturelles, pour former des grands groupes multimédias d’infotainment (fusion de l’information et du divertissement, l’entertainment). Ces mastodontes étant destinés à dégager de larges économies d’échelle dans la production de contenus, à maximiser la rentabilisation de leur diffusion par des déclinaisons multi-support, en dégageant des synergies promotionnelles pour la vente des produits dérivés.
On voit mal comment l’information pourrait survivre à une telle greffe. Il s’agit bien du modèle TF1, mais en pire. Vu comment il est déjà difficile de parler vraiment d’information à regarder ce que produit TF1, on imagine le pire : une information-spectacle (est-ce encore de l’information ?), vite-fait-pas-cher et diffusée à grand renfort de dopage publicitaire. Un produit bas de gamme qui se résume à des dépêches d’agence traitées en flux tendus au canon à dépêches et à des clips vidéo, du people, du faits-divers, des jeux, du sport et de la promo des produits « culturels » dérivés vendus par la même maison (cinéma, musique, jeux vidéos, livres et jouets divers…). En gros, une vaste entreprise de télé-achat multimédia nourrie par la publicité.
Un tel modèle impose de se plier totalement à la logique publicitaire et la promotion des produits dérivés, qui sont les seules ressources disponibles. L’information y est sacrifiée car elle coûte sans rapporter, elle ne constitue même pas un produit d’appel. Seul l’infotainment crée l’audience de masse indispensable à l’équilibre de ce modèle. Et c’est une audience volatile et infidèle, peu attentive, peu qualifiée, rapportant peu par tête en revenu publicitaire, ce qui impose d’orienter exclusivement l’investissement sur la capture de cette attention futile.
L’information est entièrement remplacée par le marketing rédactionnel. Il est clair qu’on ne peut plus parler ni réellement d’information, ni de journalisme, ni d’indépendance rédactionnelle dans ces conditions (c’est encore un métier, mais ce n’est plus du journalisme…). Il s’agit plutôt d’une sorte d’ingénierie éditoriale, adaptant des contenus selon le format de diffusion et la cible marketing. Plutôt que journaliste, je propose qu’on désigne ce nouveau métier comme agent d’ambiance éditoriale en contexte commercial …
Des journalistes à la niche… mais libres !
La seconde option de survie des entreprises de médias d’information est clairement celle d’un repli. Elle préserve la qualité de l’information et l’indépendance rédactionnelle, mais c’est au prix de la quantité produite, de l’ampleur de la diffusion, de la visibilité et du rôle social. C’est le repli bien ordonné sur une diffusion de « niche » autour d’une communauté de lecteurs fidélisés.
Cette option est celle de l’abandon des infrastructures lourdes et des formes de diffusion déficitaires, pour tenter de retrouver une viabilité économique avec des coûts de production réduits au minimum, sans renoncer à l’indépendance et à la qualité. C’est le choix des rédactions qui abandonnent le papier (ou n’en conservent qu’une forme résiduelle, avec une édition de temps en temps), et des télés ou des radios qui ne diffusent plus qu’en ligne. C’est aussi celui des médias de journalistes « pur web » qui sont nés directement en ligne (Rue89, Mediapart, Bakchich…).
C’est forcément un repli, puisque les ressources qu’il semble possible de pouvoir tirer d’une activité en ligne sont considérablement inférieures à ce que les médias connaissaient au temps de leur âge d’or (en ligne, la pub ne paye pas). Ça veut dire pas de correspondants permanents à l’étranger, moins d’enquêtes et de reportages…
Un tel produit, en ligne, semble voué à des audiences plus modestes bien loin des effets de masse d’antant (à moins, bien entendu de jouer le racolage et le bas de gamme). Les audiences dont il semble possible de capter l’attention de cette manière sont plus difficiles à toucher, ça demande plus de temps, mais elles semblent plus fidèles. Si on les traite bien, elles finissent par former une véritable communauté en ligne, peut-être même prête à payer pour le service qui leur est proposé, voire à contribuer elle-même bénévolement.
L’équilibre économique pour de tels projets sera probablement complexe, associant des sources de revenu multiples et complémentaires. C’est peut-être viable (je l’espère). Même si personne n’a encore trouvé de bonne formule à l’heure actuelle, ça pourrait venir…
Mais ça implique aussi une sérieuse mutation professionnelle des journalistes pour apprendre à jouer le jeu de la communauté en ligne avec les lecteurs. descendre du piédestal, en finir avec l’arrogance. Devenir modeste et aimable, interactif et convivial. Une vraie révolution du journalisme !
Les rédactions au pied du mur : l’heure du choix
Je ne vois pas d’autre solution que ces deux options pour la survie des rédactions des mass medias actuels. A mesure que leur « activité de base » (presse écrite, radio ou télévision) deviendra de plus en plus intenable, car trop déficitaire, elles devront choisir une des deux options.
Pour certaines, le choix est facile, s’il n’est pas déjà fait. Ces rédactions dont le fonds de commerce est déjà l’infotainement se couleront sans difficulté dans le première modèle.
Il faudra tout de même leur demander à un moment ou à un autre… de rendre leur carte de presse, et de s’affilier à la convention collective des publicitaires plutôt qu’à celle des journalistes. Ce sera peut-être douloureux pour l’égo et le prestige social, il faudra probablement en rabattre sur les prétentions salariales (à part quelques privilégiés qui joueront les têtes de gondoles), et accepter des conditions de travail de chien, mais ils devraient y trouver une relative sécurité professionnelle à l’abri de grands groupes multimédia.
Mais pour d’autres, le choix va être beaucoup plus difficile… Le Monde et Canal+, en succursales de Lagardère, totalement lepostisés ? Le Figaro, en annexe de TF1 et NRJ, sous la houlette beinveillante de Bouygues et Dassault réunis, faisant la Une de son site tous les jours sur la Star Academy ? Toutes ces grandes plumes prestigieuses accepteront-elles de descendre tous les jours sur le trottoir pour interroger les passants : « Est-ce que sucer c’est tromper ? »
L’alternative ? C’est de faire du Monde un gros blog sérieux et un peu ennuyeux pour cadres vieillissants, mais poursuivant en toute dignité dans les pas d’Hubert Beuve-Méry et pouvant la ramener avec une réelle fierté sur l’impeccable respect de la déontologie héritée des siècles passés… Peut-être pas si mal, finalement…
Mais qui fait l’agenda du débat public ? Où est passée l’actualité ?
Dans un tel avenir des médias - et des journalistes - (que je ne souhaite pas, mais je ne vois pas vraiment comment il pourrait en être autrement) se pose un vrai problème pour la démocratie, en tout cas pour la démocratie telle qu’elle fonctionne dans nos « sociétés économiquement avancées » depuis quelques décennies… Je parle de la démocratie représentative moderne de masse.
Le rôle qu’y jouent les médias et les journalistes dans la formation de l’opinion publique et dans la détermination de l’agenda du débat public est en effet déterminant. Sans souscrire à la fiction du journalisme de mission au service de la démocratie, agent désintéressé de l’intérêt général, quatrième pouvoir pilier de l’équilibre institutionnel, et tout et tout, un discours de nature purement idéologique produit par les journalistes eux-mêmes au service de la défense bien comprise de leur intérêt corporatiste, de leur statut personnel et de leur prestige social, il me semble tout de même que les mass medias servaient à ça : une sorte de gigantesque shaker au centre de la place publique, secoué de toutes parts par les pressions conjuguées de tous les pouvoirs politiques économiques et sociaux, de tous les groupes de pression les plus divers, de tous les intérêts particuliers antagonistes, dont finissait par sortir, tant bien que mal, par l’effet d’une mystérieuse alchimie, parfois explosive… un consensus social assurant la légitimité du pouvoir politique aux yeux des citoyens.
Sans les mass medias, qui fera l’agenda public ? Qui fabriquera l’actualité ? Car la fonction des mass medias, et des journalistes, n’a jamais été de produire de l’information. Ce ne sont pas eux qui produisent l’information, ce sont leurs sources, c’est le corps social lui-même qui produit de l’information. Les rôles des médias est d’en sélectionner une partie, de la traiter pour en fabriquer un artefact qui est réinjecté dans le corps social et qui s’appelle… l’actualité.
L’actualité est le miroir que les médias tendent à la société pour qu’elle puisse s’y regarder et prendre conscience d’elle-même. C’est un miroir complexe et changeant, presque toujours déformant, mais indispensable au fonctionnement des démocraties. L’actualité, c’est ce qui permet à la société de faire des choix… de société, qui se matérialisent au moment électoral par le désignation des équipes dirigeantes. Sans ce miroir tendu, impossible de « cristalliser » les opinions sous la forme du choix électoral ramené à une offre réduite d’options alternatives.
Les médias de masse peuvent jouer ce rôle car ils déterminent un agenda, ils fabriquent une actualité commune à l’ensemble du corps social, notamment le corps électoral. Pour que ça fonctionne, il faut bien entendu qu’il y ait plusieurs médias, permettant des « cristallisations » multiples, exprimant des « sensibilités » collectives différentes, couvrant l’ensemble de la société, et donnant le sentiment à chacun de pouvoir s’exprimer, de voir son avis pris en compte. Même si au bout du processus chacun devra se retrouver plus ou moins d’un côté : dans la majorité ou dans l’opposition. Sans les médias, les élections n’ont pas de sens.
Il n’est pas nécessaire pour que le système fonctionne que les médias soient parfaits, aussi indépendants, objectifs et désintéressés, bref « purs et sans taches », que le prétendent la mythologie des journalistes de mission et la théorie du quatrième pouvoir. Il faut surtout qu’ils soient pluralistes et qu’ils couvrent l’ensemble des sensibilités qui s’expriment dans la société, pour que chacun puisse se retrouver quelque part.
Mais les médias doivent en même temps partager un terrain commun, ils doivent jouer le même jeu, concourir à l’expression de l’opinion publique, dans sa diversité, mais sur la même place publique. Car cette opinion publique, dans le jeu démocratique, est régulièrement appelée à se transformer en corps électoral et la place publique devient le suffrage universel. Le rôle des médias est de faire vivre la place publique entre deux élections et de provoquer la transformation périodique de l’opinion publique en suffrage universel quand intervient le moment électoral.
La fabrique médiatique du consensus social est enrayée
Il faut reconnaître que ce système fonctionne déjà de plus en plus mal. Les médias n’y sont pas pour rien, même s’ils ne sont pas seuls responsables, même s’ils ont des circonstances atténuantes.
Les grands récits qui structuraient le corps social ne sont plus crus (comme le souligne Jean François Lyotard, dans La condition post-moderne), les corps intermédiaires (partis politiques, syndicats…) sont en pleine déliquescence, l’individualisme ne cesse de progresser, l’opinion publique est de plus en plus fragmentée. Il devient de plus en plus difficile de « cristalliser » l’opinion publique quand vient le moment électoral.
Pour parvenir tout de même à la mobilisation électorale minimum, nécessaire à ce que le vote ait un sens et une légitimité, les politiques font appel de plus en plus à la publicité (sur le registre de la séduction), voire à la propagande (sur le registre du mensonge) et de moins en moins à l’information (sur le registre de l’argumentation rationnelle destinée à convaincre). Le système démocratique dérive vers la démagogie.
Les médias en crise, qui perdent leur légitimité car leur public les quitte, se détournent de ce rôle pour courir après l’audience, en usant de la même démagogie. Economiquement fragilisés, ils tombent les uns après les autres sous la coupe de groupes de pression et d’intérêts particuliers (logiquement les plus riches). Leur pluralisme diminue. Ils ne rendent plus compte de l’ensemble des sensibilités sociales. Une part grandissante de la population ne se retrouve plus en eux. Toutes les opinions ne sont plus exprimées sur la place publique médiatique.
C’est suicidaire pour les médias, mais ils sont dans la nasse et n’ont aucune bonne solution à leur disposition. C’est un cercle vicieux. Car avec le public qui les quitte, c’est tout leur système qui s’effondre : leur assise économique comme leur légitimité sociale se dérobent. Et plus ils sont fragilisés, plus ils sont poussés vers des « solutions » qui aggravent encore leur situation : se vendre à des groupes d’intérêt particulier, courir après l’audience dans la démagogie.
Quand la campagne d’Obama court-circuite les médias sur internet
La manière dont Barack Obama a mené sa campagne électorale, et la façon dont il a mobilisé internet pour court-circuiter les medias mainstream, les mass medias, est probablement plus importante pour l’avenir que le fait qu’il soit le premier président non-banc des Etats-Unis.
Quand bien même les médias américains lui étaient très favorables, il ne s’est pas tellement appuyé sur eux, parce qu’ils ne lui étaient plus si utiles que ça. Il est parvenu par internet à établir un lien direct avec la population pour organiser une mobilisation électorale qui est réellement la première expérience politique post-médiatique. Les médias n’ont été pour lui qu’un outil de propagande dans lequel il a déversé des millions de dollars de spots publicitaires. Mais la place publique, là où s’est réellement produite la « cristallisation » des opinions autour de sa candidature, était sur internet et plus dans les médias.
Qu’est-ce qui a changé pour qu’on en arrive là ? Qu’est-ce que ça indique sur l’avenir des médias ? Pourquoi ça signifie que la place publique se déplace sur internet et que les mass medias ne parviendront pas à y retrouver le rôle qu’ils ont perdu sur leur support traditionnel ?
Internet bouleverse la donne de la fabrique de l’actualité. On n’a plus besoin des médias pour y parvenir. L’actualité qui émerge d’internet a profondément changé de nature et fonctionne de manière très différente.
Chaque internaute, chaque communauté en ligne dispose aujourd’hui sur internet des outils pour se fabriquer sa propre actualité personnalisée, à partir des mêmes sources d’information, de la même matière première que celle qu’utilisent les médias pour fabriquer leur propre produit d’actualité, mais de manière très différente.
Il n’est guère étonnant que les gens s’estiment mieux chaussés avec un tel sur-mesure à la demande, qu’ils se fabriquent eux-mêmes, qu’avec l’agenda généraliste des mass medias, conçu pour toucher le maximum de personnes à la fois, le même agenda imposé à tous, selon le plus petit dénominateur commun, qui convient plus ou moins à tout le monde, mais jamais réellement à personne…
On puise aux mêmes sources que les médias, on recycle même la production des médias en ligne, mais au compte-goutte et sur mesure : on choisit, on sélectionne, on personnalise. On se nourrit aux blogs, aux réseaux sociaux, aux agrégateurs, aux moteurs de recherche. Les médias ne sont plus que des sources parmi d’autres qui contribuent à la fabrication personnalisé de son actualité par chacun. Ils ne fournissent plus l’actualité. Il n’y a plus vraiment d’actualité…
Cette personnalisation de plus en plus poussée conduit évidemment à une fragmentation sociale de plus en plus grande. Au point qu’on en vienne à redouter la disparition pure et simple d’un lieu social commun, de la place publique commune. L’information personnalisée ne créée plus cet espace social commun. Les internautes partagent beaucoup d’information en ligne, internet est lieu d’interactions sociales massives, mais tout cela se fait de manière de plus en plus fragmentée, individualisée.
Des mobilisations sociales y sont pourtant encore possibles, et Obama l’a démontré, mais elles ne passent plus par les médias mainstream et par leurs journalistes. Elles sont aussi bien plus évanescentes, flottantes. Elles se forment ponctuellement, expriment une actualité passagère, insaisissable.
Les médias qui sont déjà passés au modèle infotainment ne jouent plus qu’à la marge dans ce dispositif : ils créent un bruit dont on tient plus ou moins compte, mais on le considère comme du bruit, sans crédibilité, sans valeur. Les médias - et les journalistes - qui sont passés au modèle communautaire, dans des sites alternatifs et dans des blogs, jouent encore un certain rôle, mais il reste fragmentaire et marginal. Ils sont une source qui conserve un bon crédit, acquis dans le jeu communautaire, mais noyé parmi les autres et plus vraiment déterminant.
Il y a bien toujours une place publique, même si elle a changé de place, et il s’y forme toujours une opinion publique, même si les médias et les journalistes n’y jouent plus le rôle central qu’ils avaient auparavant, et plus personne d’ailleurs ne contrôle désormais le phénomène de « cristallisation », qui se produit toujours, mais de manière plus imprévisible…
La démocratie n’y a pas forcément perdu au change. Enfin, ça reste à voir… Ce système manque tout de même pas mal de régulation… et de régulateurs. Ce sont principalement des phénomènes de foule ou des processus collectifs, secondés par des algorithmes, qui assurent la régulation. On sait que les foules ne sont pas toujours sages et les collectifs pas toujours intelligents. Mais les journalistes ne se sont pas toujours montrés sages et intelligents non plus dans la régulation du système précédent…
Il semblent bien, en tout cas, que l’on soit en train de sortir de la démocratie représentative régulée par les médias et les journalistes, pour passer peu à peu à une démocratie participative régulée par internet et les algorithmes. Je ne sais pas ce que ça va donner. Il n’est pas dit que ce soit un progrès, car rien n’assure que la démocratie participative, vue sous cet angle, soit une panacée contre la démagogie. Mais je ne crois pas qu’il soit possible de retourner en arrière.
Il n’y a plus de mass media pour revenir au système précédent. Leurs vaisseaux ont brûlé, ils ont tous coulé. Les journalistes qui ont survécu au naufrage, en gardant un semblant de dignité car il ont refusé de devenir agents d’ambiance éditoriale en contexte commercial, sont devenus de gentils blogueurs, écoutés et respectés parmi les autres, mais pas plus que les autres. Ils conservent un pouvoir d’alerte quand il faut mobiliser les citoyens sur une cause qui le mérite, avec les moyens qu’internet permet aujourd’hui, mais ça ne va pas plus loin que ça.
Cette vision ne me semble pas présager d’un monde tellement pire que celui d’aujourd’hui, mais pas meilleur non plus. Sauf pour les journalistes, qui, eux, auront perdu beaucoup au change. Mais je ne suis pas sûr qu’on les plaigne tant que ça de leur mésaventure…
Mise à jour (vendredi 20h30) :
Je rajoute un lien (dans le texte et ci dessous), vers ce billet de Patrice Lamothe, sur Cratyle.net, au sujet de la construction du fait d’actualité, qui a nourri ma réflexion cet été, et que j’avais omis de créditer :
