Les chiffres d’abord
- Mediapart annonce 11.000 abonnés, dont seulement (!) 2000 sur du long terme, et 200.000 visiteurs uniques.
L’objectif annoncé au lancement était de 25.000 au bout d’un an. La route s’annonce bien longue, et pas très encourageante pour atteindre ce but (qui est pourtant très loin encore du seuil de rentabilité du site : l’objectif est de « 65.000 en trois ans »).
Plus inquiétant, le très faible taux de fidélisation : le site à démarré le 16 mars dernier avec 3000 abonnés, et il n’en séduit que 2000 sur le long terme (mise à jour : il s’agit de ceux qui se sont abonnés pour un an).
Avec 200.000 visiteurs unique (20% du niveau atteint en juillet par Rue89), autant dire que l’audience de Mediapat est celle… d’un gros blog !

Le moins qu’on puisse dire est que le site ne crée pas un engouement. A-t-il du mal à se faire connaître ? Manque-t-il de visibilité en ligne du fait de son caractère fermé ? Mais quid du bouche à oreille alors, qui semble d’autant moins fonctionner, que les nouveaux abonnés désertent plutôt que de recommander le site à leur entourage ? De deux choses l’une : où bien le site a bien une cible potentielle, mais il a du mal à la trouver, ou bien… il ne répond pas à une demande réelle.
L’impossible remise en question
Edwy Plenel refuse, comme il l’a toujours fait d’ailleurs, de s’interroger au fond sur l’existence même d’une demande pour ce produit. Il en reste à l’analyse qui avait prévalu au lancement : la crise de la presse est « une crise de l’offre éditoriale », déficit d’une offre de qualité, indépendante des pouvoirs politiques et économiques. Et son modèle économique, c’est Canal+.
Edwy Plenel en revient toujours à l’enjeu de la gratuité de l’information, quitte à agiter des épouvantails :
"De plus, laissé sans concurrence, le modèle de la gratuité pour l’information entraînera inévitablement une concentration, source d’une uniformisation accentuée et d’un pluralisme diminué.
Il est pourtant très loin d’être démontré que la gratuité soit « le » problème de l’information. La gratuité est depuis des décennies le modèle économique d’une très large parti du secteur de l’information : les radios « périphériques », les télévisions privées, et maintenant les quotidiens gratuits. Sans compter que la politique de recrutement d’abonnés des news magazines, à coup de cadeaux et de remises, fait d’eux-aussi, depuis des années, des quasi gratuits.
Les problèmes économiques de la presse sont probablement tout autres (« Comment internet disloque les industries de la culture et des médias » et « Qui veut la mort de la presse française ? »).
Le web, c’est pas la radio !
Ne bougeant pas de son pivot, Edwy Plenel tire toujours le même fil, quitte à se retrancher derrière des comparaison abusives :
Faute de sursaut, il arrivera à l’information sur Internet le même sort que celui des radios libres après la libération des ondes de 1981 : les réseaux associatifs indépendants et citoyens progressivement rejetés à la marge, tandis que des opérateurs marchands se taillaient la part de lion, en organisant rachats et concentrations.
Non. Comparaison absolument non valable entre les radios hertziennes et internet. Le nombre de fréquences disponibles pour les radios est limité, c’est une denrée rare. Les infrastructures pour émettre sont relativement coûteuses, moins que la télévision, mais sans commune mesure avec le web.
Que des phénomènes de concentration se produisent sur le net, c’est fort possible, et même ça se produit déjà, avec des rachats de site et de blogs. Mais ça ne réduit aucunement l’espace pour les autres. D’autant qu’une étude récente montre un fort taux de renouvellement des sites les plus populaires sur une période données. Lepost.fr démontre également qu’on peut s’installer rapidement dans le paysage, si l’on rencontre une demande réelle, même en ne partant de rien.
Où est la valeur ajoutée ?
Et puis, si Mediapart peine à démontrer l’existence d’une demande payante réelle pour une information très centrée sur le scoop et la révélation, ça n’est pas une démonstration pour autant de la non validité du modèle payant.
La valeur ajoutée que le lecteur serait prêt à payer n’est peut-être tout simplement pas là où Mediapart s’efforce de l’apporter.
Crise de l’offre ? Peut-être… Mais quelle offre est vraiment manquante aujourd’hui en ligne ? L’enjeu n’est-il pas cette demande insatisfaire de sélection, de tri dans la profusion des ressources disponibles en ligne et de vérification ?
Et si, plutôt que de prendre beaucoup de temps et d’énergie à rédiger des enquêtes très longues et mal présentées révélant tous les jours des secrets, les journalistes de Médiapart consacraient leur professionnalisme à sélectionner les informations pertinentes existant sur le web (des témoignages, des chiffres, des textes, des références…), qu’ils me les garantissent après un travail de vérification, et qu’il me les explique par un travail de synthèse, là je serai peut-être prêt à payer pour ça : un véritable service qu’on ne trouve pas vraiment ailleurs, me permettant d’être informé vite et avec sérieux, en m’apportant une véritable valeur ajoutée de documentation pertinente et vérifiée.
L’info n’est pas rare, l’attention des internautes, si
S’agissant de la libre information, qui suppose de pouvoir déplaire et déranger, la course à l’audience, donc au plus grand nombre, ne peut que favoriser un nivellement par le bas, par le plus spectaculaire, le plus racoleur ou le plus superficiel. De ce point de vue, décréter que la valeur d’échange de l’information, notamment politique au sens large, est définitivement nulle, réduite à un support publicitaire, c’est à terme porter atteinte à sa valeur d’usage qui est son utilité démocratique pour le lecteur citoyen, ce qu’une logique marchande à courte vue a par trop tendance à oublier."
Que la course à l’audience soit nuisible à la qualité du produit, certes. J’admets. Mais sur le net, où la place est infinie, c’est l’attention des internautes qui est limitée. C’est elle qu’il faut capter : c’est elle qui a de la valeur, bien plus que l’information !
C’est ça le défi qui vous est lancé, et que vous ne cherchez toujours pas à relever : aller chercher l’audience, en lui démontrant que vous avez une réelle valeur ajoutée à lui offrir. Une fois ce chemin fait vers elle, et uniquement après ça, il est peut-être envisageable de lui proposer de payer pour ce que vous lui proposez.
Ce que l’état de votre projet démontre à mon avis, Edwy Plenel, c’est que sur le web, on ne paye pas « pour voir ». Mais il n’est pas encore démontré que l’audience n’est pas prête à payer pour quelque chose qui lui convient.
Pour moi votre projet a deux défaut : vous avez mis à la charrue avant les boeufs, en attendant que l’audience vienne, sans aller la chercher d’abord (vous seriez-vous fait des illusions sur le poids promotionnel de votre notoriété personnelle d’ancien directeur du Monde ?). Le moindre blogueur le sait, et il sait le faire : une audience en ligne, ça se construit. Si l’on cherche une audience qualifiée et durable, intéressée par l’information plus que la buzz, il faut établir avec elle une relation de confiance. Il vous faut tout reprendre à l’envers…
Le second défaut, c’est que vous êtes trompé de champs : en misant tout sur des enquêtes de scoop et de révélation, alors que les internautes attendent plutôt d’être guidés en ligne au milieu de la profusion d’information disponible, par des professionnels qui défrichent le terrain et le sécurisent, pour lui rendre la navigation sûre, agréable et simple.
L’audience n’est pas en mal de scoop, elle demande de l’aide et de l’explication. Vous vous y mettez quand ?
Complément :
- L’ensemble des billets concernant Mediapart sur novövision.
Mise à jour (17 septembre 2008) :
A l’équilibre en… 2013 !?
- Aujourd’hui dans Libération, Edwy Plenel indique :
11 000 internautes se sont abonnés et le site attire plus de 200 000 visiteurs uniques par mois. C’est en deçà des prévisions initiales. « Le rythme de croissance est constant et régulier, mais plus lent que celui dont nous avions rêvé », reconnaît Plenel. Il annonce la deuxième étape de « conquête », avec une valorisation des abonnements longue durée et collectifs, et un développement des revenus complémentaires, à l’instar de Mediavu. Le site organise aussi un festival littéraire participatif à Paris, du 13 au 27 octobre. Le directeur de la publication vise l’équilibre en 2011, voire 2013 dans une hypothèse pessimiste, avec une augmentation de capital à la clé.
