L’interprétation que j’ai pu donner (avec quelques autres…) de la querelle Embruns/Versac/Koz/Aphatie/Birenbaum de ces derniers jours comme une querelle de « légitimité » entre journalistes et blogueurs (j’emprunte à Jules, de Diner’s Room son excellente formule, et cf. mon billet : « le Pape, les aristos et les sans-culottes du net ») a suscité chez certains des réactions confuses sur lesquelles je reviens aujourd’hui.
Pour me faire mieux comprendre, j’ai préféré faire un détour préalable par l’histoire et la sociologie du journalisme, en rédigeant la note de lecture du livre remarquable de Denis Ruellan, « Le journalisme, ou Le professionnalisme du flou », qui traînait sur ma liste des billets prioritaires depuis quelques semaines déjà…
La confusion, pour tout dire, est assez générale aujourd’hui dans l’esprit de chacun sur ce qu’est le journalisme, sur ce que c’est que de « faire du journalisme », et, chose à distinguer avec vigueur et néteté, ce que c’est que d’« être un journaliste professionnel », ce qui est en effet un peu différent.
Les blogueurs, dans l’antichambre du journalisme
Le fond de mon propos est bien d’affirmer que les blogueurs sont bel et bien dans l’antichambre du journalisme, qu’un certain nombre d’entre eux sont même déjà en plein dedans, que leur intégration à la profession de journaliste est en marche, qu’elle finira par aboutir tôt ou tard, même s’il y a des acrochages passagers, car rien ne s’y oppose fondamentalement, et c’est même la « logique historique » de développement du « journalisme professionnel » qui y pousse tout à fait naturellement.
La confusion est apparue nettement sous la plume de Versac, comme dans le propos de Guy Birenbaum, ce qui me permet opportunément de les renvoyer dos à dos sur ce coup, et d’éviter (je l’espère) de relancer la polémique.
Versac réagit à mon billet où j’estime que Laurent Gloaguen, sur son blog Embruns, fait un excellent journalisme, un genre particulier il est vrai, le journalisme gonzo. La réaction de Nicolas (Versac) est symptomatique :
Versac :
« Je dirais non. Le gonzo journaliste est journaliste. Il en fait un métier. Il rend compte de faits, mais de manière subjective. Le gonzo est un procédé narratif. Laurent est blogueur, pleinement blogueur. Il ne blogue pas pour gagner sa vie. Son blog n’est pas un procédé narratif visant à raconter des faits. Son blog est un espace de réaction personnelle à une actualité. »
Elle est d’autant plus symptomatique que Guy Birenbaum aura la-même, exactement, en commentaire d’un de mes propos sur Embruns, lorsque j’avance, en substance, que le traitement que Guy Birenbaum a fait sur son blog de la vidéo Off de France 3 révélée par Rue 89 relève d’un moins bon journalisme (à mes yeux) que celui qu’a effectué Laurent Gloaguen sur le sien sur le même sujet :
Guy Birenbaum :
"Pour la centième fois, je ne fais pas de “journalisme”, ni gonzo, ni bozzo le clown, narvic ! Et je me fous totalement de savoir qui a été le meilleur et le plus beau dans le traitement d’un fait. J’écris ce que je pense. Je le dis aussi."
Tellement de journalistes qui s’ignorent
N’en déplaise à Versac, Birenbaum, Embruns et les autres, et quoiqu’ils en disent eux-mêmes, tout cela est bien du journalisme, pleinement du journalisme, et entièrement du journalisme. Pas exactement cependant du « journalisme professionnel », mais l’intoxication idéologique entreprise par cette profession depuis la fin du XIX° siècle, en s’arrogeant l’exclusivité de cette activité pour bâtir son propre espace professionnel au détriment des autres, a fini par occulter totalement le fait que le journalisme est avant tout une activité, bien avant d’être une profession.
La professionnalisation de cette activité est récente ( engagée depuis la fin du XIX° s., acquise en 1935), c’est à dire sans rapport d’ancienneté avec des professions comme celles d’avocat ou de médecin (au passage Eolas sait lui-aussi faire de l’excellent journalisme, quand bien même il est avocat de profession !). C’est le propre, nous enseigne la sociologie des professions, de tous les processus de professionnalisation, de s’efforcer d’établir une frontière entre ceux qui relèvent de la profession et ceux qui en sont exclus, en opérant une définition précise des activités qui relèvent d’elle et de celles qui n’en relèvent pas : les tribunaux n’ont ainsi pas trop difficultés généralement à établir si « l’exercice illégal de la médecine » est constitué… Or en matière de publication, il n’y a pas d’exercice illégal du journalisme !
Il n’y a pas d’AOC de journaliste
Il n’y a pas, et il n’y a jamais eu dans ce pays, aucune Appellation d’Origine Contrôlée (AOC) de journaliste. Cette activité est libre. Est journaliste celui qui souhaite l’être. Et personne ne dispose d’aucune autorité pour lui contester cette appellation.
Une loi française en revanche (datant de 1935) édicte un statut du « journaliste professionnel » (il s’agit d’ailleurs d’une des rares professions à voir son statut défini par la loi). Mais la définition qui en est donnée n’a pas de sens, elle est (en termes philosophiques) « tautologique » : est « journaliste professionnel » celui qui est employé par « une entreprise de presse » comme… « journaliste professionnel » [et encore, le temps et la jurisprudence ont même fini par largement diluer cette définition initiale. Voir plus loin l’article de Denis Ruellan sur l’évolution des conditions d’attribution de la carte de presse]. D’ailleurs, juridiquement - et fiscalement-, les seuls documents qui importent pour savoir si vous êtes, ou pas, un « journaliste professionnel », ce sont vos bulletins de paye et votre fiche d’imposition.
Ce statut ne concerne que les journalistes dont cette activité professionnelle est l’activité principale, leur procurant plus de 50% de leur revenu total (d’où la justification exigée par le feuille d’imposition). Tous les autres journalistes ne sont pas des « journalistes professionnels », ils n’en sont pas moins journalistes pour autant.
La carte de presse est un mythe
Malgré sa haute valeur symbolique, la « mythique » carte de presse n’a guère d’autre signification que le prestige social qui lui est attaché, et quelques conséquences matérielles appréciables pour ne pas payer son entrée dans les musées et sa place au théâtre (et encore !). Lire à ce sujet l’étude fort claire de Denis Ruellan qui combat bien des idées reçues : « L’invention de la carte de presse ».
Le journalisme n’est en rien, non plus, fondé sur une déontologie. Les juristes le soulignent abondamment, avec constance, mais ce message-là a du mal également à passer dans l’opinion : « L’introuvable déontologie des journalistes ».
Pas plus que le journalisme n’est fondé sur une compétence particulière, sur une « technicité » réelle, malgré la prétention à cela de l’idéologie des « journalistes professionnels », qui se révèle à l’étude critique un simple discours d’auto-promotion professionnel, sans bases réelles, comme le démontre Denis Ruellan.
La prétention à l’objectivité, revendiquée par certains « journalistes professionnels » est tout aussi idéologique que le reste : rien dans la pratique réelle de ce métier, avec ce qu’il révèle de subjectivité, d’appréciation personnelle et de bricolage individuel, ne permet de justifier comment, au bout du compte, on parviendrait, à fabriquer « de l’objectif » en appliquant des méthodes subjectives.
Selon Denis Ruellan (et ma propre expérience va totalement à l’appui de sa thèse), la réalité de l’activité professionnelle du journalisme ne peut guère prétendre à plus que « sa capacité à produire rapidement un discours attractif, éphémère et imprécis par nécessité, sur ce qui a été, avec les moyens qu’il juge utiles et des procédures que lui seul apprécie ». Avouez que c’est… « flou ».
Tous journalistes, si nous le voulons…
En définitive, le journalisme n’est rien d’autre qu’une activité, liée à la publication, qui s’attache à l’actualité (et encore ce lien obligatoire avec « l’actualité » est même incertain, au regard de la jurisprudence concernant les « journalistes professionnels » eux-mêmes. cf. Denis Ruellan, op. cit.).
Il faut croire à l’efficacité du discours d’auto-promotion des « journalistes professionnels » pour que leur thèse ait fini, à ce point, par s’imposer dans les esprits. Internet fait aujourd’hui voler tout cela en éclats et impose une re-définition du journalisme, qui pourrait bien être en réalité la première définition que cette activité ait réellement connu… En attendant, la bonne nouvelle, c’est que nous sommes tous des journalistes, si nous le voulons… et que nous l’avons toujours été, même sans le savoir…
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