Emmanuel Bruant, sur Internet & Opinions, signale un article qui me semble important de Gloria Origgi (sur le site La vie des idées) : « Sagesse en réseaux : la passion d’évaluer ». Emmanuel en fait une synthése limpide que je recommande.
Gloria Origgi se présente ainsi sur sa page personnelle : « Chargée de Recherche au CNRS à Paris. Philosophe, je travaille sur l’épistémologie sociale, la philosophie cognitive et l’épistémologie appliquée ».
Son article propose « une présentation détaillée des modes d’agrégation de choix individuels que l’Internet rend disponible », et renvoie du web une image diversifiée et complexe tout à fait stimulante. Le mérite de son approche est de ne pas opposer une vision du web comme un espace de stockage d’information à une autre vision comme un espace de relations sociales entre les individus. Elle montre au contraire comment ces deux dimensions s’articulent : c’est le caractère social du réseau, précisément, qui organise le classement et la hiérarchisation des informations permettante aux individus d’accéder à ces informations.
Dépassant la présentation « plate » ou « horizontale » des interactions sur le web - cette vision trop simpliste, à mon sens, et caractéristique du Web 2.0 - Gloria Origgi met en avant bien au contraire le caractère fortement hiérarchisé, et même « aristocratique », de cette organisation relationnelle de l’accès à l’information en ligne. Elle propose une typologie à quatre niveaux très éclairante, qui synthétise son approche et qu’Emmanuel met bien en évidence.
Le coeur de son raisonnement est que notre accès à l’information, surtout quand elle est disponible à profusion, exige que cette information soit classée, hiérarchisée. A la base, ce sont des individus qui procèdent à l’évaluation qui produit ces classements, mais ils le font sur internet de manière collective, avec l’aide, à des niveaux divers, de procédures artificielles plus ou moins automatisées. Son étude porte ainsi sur ces systèmes de « flitrage collaboratif », tels qu’ils sont présents dans Google, Amazon, e-Bay et d’autres… Elle montre que dans leur fonctionnement ces systèmes restent fondamentalement basés sur l’opinion, ouvrant la voie à « un Âge de la réputation ».
Mon idée, c’est que le succès du Web en tant que pratique épistémique vient de sa capacité à fournir non pas tant un système potentiellement infini de stockage de l’information, qu’un réseau gigantesque de systèmes de hiérarchisation et d’évaluation dans lesquels l’information prend de la valeur pour autant qu’elle a déjà été filtrée par d’autres êtres humains. Ma modeste prévision épistémologique est que l’Âge de l’information est en train d’être remplacé par un Âge de la réputation dans lequel la réputation de quelque chose – c’est-à-dire la manière dont les autres l’évaluent et la classent — est la seule manière dont nous pouvons tirer une information à son sujet. Cette passion de hiérarchiser est un trait central de la sagesse collective.
Selon moi, dans un environnement à forte densité informationnelle, où les sources sont en concurrence permanente pour gagner l’attention des usagers, et où la vérification directe de l’information n’est tout simplement pas possible à des coûts raisonnables, l’évaluation et les classements sont des outils épistémiques et des pratiques cognitives qui introduisent inévitablement un raccourci dans l’information. Cela est particulièrement frappant dans les sociétés contemporaines saturées d’informations, mais je pense que c’est là un trait permanent de toute information tirée d’un corpus de connaissance. Il n’y a pas de connaissance idéale sur laquelle nous puissions nous prononcer sans avoir accès à des évaluations antérieures et faites par d’autres. Et ma modeste prévision épistémologique est que plus le contenu de l’information est incertain, plus le poids des opinions des autres pour établir la qualité de ce contenu est important.
Degré d’engagement dans la collaboration
J’emprunte ici à Emmanuel Bruant sa synthèse de la typologie définie par Gloria Origgi des différentes procédures de « flitrage collectif » de l’information sur internet, selon un niveau de plus en plus élevé de collaboration volontaire des individus, jusqu’à sa forme la plus aboutie de « la recommandation ».
Voici succinctement la typologie proposée par Gloria Origgi, typologie qui repose sur une gradation de l’engagement de l’internaute dans la classification des informations :
• les systèmes automatisés, ce sont les filtrages à partir d’algorithmes qui traitent des données plus ou moins localisées (du système d’algorithme d’Amazon au Page Rank de Google) avec lesquels l’internaute interagit plus (comme dans le cas d’Amazon) ou moins (comme dans le cas de Google) ;
• les systèmes de réputation à l’exemple d’ebay où la sagesse apparait en raison de l’angoisse d’avoir justement une mauvaise réputation ce qui nuirait aux transactions à venir.
• les systèmes de collaboration du type wikipedia où la sagesse se fait par la coopération entre les membres (mais également par leur réputation comme le rappelle ce billet que l’on avait consacré à la question)
• les systèmes de recommandation où la sagesse est organisée à partir des “connaisseurs” où l’on révèle ses préférences aux autres internautes en leurs conseillant tel ou tel ouvrage, telle ou telle musique, etc.
De la réputation des informations à celle des individus
Je ne peux m’empêcher de remarquer la convergence de cette approche avec celle que j’ai déjà présentée ici d’Olivier Le Deuff (« Trouver l’info en ligne : des stratégies de recherche sociales qui font mieux que Google ») :
Ce rapprochement demande de poursuivre la réflexion de Gloria Origgi jusqu’à un point qu’elle ne franchit pas : de la hiérarchisation des informations par leur « réputation », selon le niveau de recommandation qu’elles se voient attribuer par les « connaisseurs », on en vient naturellement, selon moi, à hiérarchiser les connaisseurs eux-mêmes entre leur attribuant un niveaux de réputation. Une nouvelle « couche » s’ajoute au système : la recommandation des recommandateurs, la réputation des faiseurs de réputation…
C’est là le principe d’organisation de systèmes tels que les réseaux sociaux de partage de signets, formés autour des « personnes-ressources », distinguées par leurs pairs sur delicious pour la qualité réputée de leurs recommandations, ou encore le principe de la construction de la blogosphère, qui met en jeu de tels processus de réputation attribuée par les pairs, donnant par consensus à ces « élus » (les « blogueurs influents ») une force de recommandation reconnue.
Le journalisme « artisanal » est hors jeu
Selon l’approche de Gloria Origgi, le projet professionnel comme l’utilité sociale du journalisme sont radicalement remis en cause et cela doublement.
Tout d’abord parce que l’ampleur de la masse d’information disponible sur le web rend les procédures « classiques » de vérification du journalisme professionnel totalement obsolètes. « La vérification directe de l’information n’est tout simplement pas possible à des coûts raisonnables » souligne Gloria Origgi. La solution passe par une approche associant automatisation et collaboration massive des individus. Et encore est-elle imparfaite et comporte-t-elle des nombreux biais. La nouvelle ère est probablement un ère de certitude toute relative, de « vérité faible »…
Pour la même raison, c’est la prétention professionnelle des journalistes à assurer la hiérarchisation de l’information selon des critères de pertinence qui s’échappe. Et la solution automatisée/collaborative s’impose là aussi, avec les mêmes imperfections.
C’est en grande partie la fonction sociale des journalistes qui disparaît par leur incapacité à remplir les missions sociales qui leur étaient attribuées auparavant. Ne reste que la fonction de récolte de l’information, qui voit elle aussi son domaine se restreindre considérablement avec la mise en relation directe, permise par internet, entre les sources d’information et les individus, qui rend largement inutile la fonction d’intermédiation. Sauf probablement dans quelques secteurs circonscrits et limités du champ de l’information (notamment une information institutionnelle et dans quelques domaines très spécialisés), ce qui permettra la survie de ce journalisme « classique » sous forme résiduelle.
Tout cela, étant entendu qu’à mon sens, nourrir en infotainement une machine médiatique de divertissement, sous l’emprise du marketing, dont le seul horizon est d’assurer l’audience demandée par la publicité, n’a plus de rapport - depuis longtemps déjà - avec ce qu’était le projet du journalisme…
Renaissance d’un néojournalisme « à la marge »
Il n’est pas exclu, toutefois, que certains journalistes ou groupes de journalistes se fassent une petite place dans le nouvel écosystème de l’information, et qu’ils parviennent à se construire des réputations sociales, par la pertinence reconnue par les internautes de la qualité des recommandations qu’ils proposent.
Mais il s’agit là de réputations individuelles ou de groupe, qui restent à construire en totalité, dans une relation interactive de confiance avec les internautes au sein des réseaux sociaux, et qui devra être entretenue en permanence. Un journalisme de « franc-tireur » en quelque sorte, placé sous « marque personnelle », et en concurrence directe avec de nombreux autres acteurs présents en ligne (blogueurs, experts, institutions, associations…).
On est bien loin du système professionnel actuel, très largement corporatiste et élitiste, d’accès à un statut défini par la loi et la négociation paritaire, sur un principe de cooptation fondé - en partie - sur la formation professionnelle et les concours d’entrée dans les grandes écoles de journalisme (avec une bonne dose de népotisme, il faut tout de même le rappeler).
Il s’agit d’un néojournalisme…
Suivre aussi le débat en commentaires sur Internet & Opinions qui commence sur ce thème :
narvic :
Approche intéressante, dans la droite ligne du “web social”. Je retiens surtout l’idée de gradation de l’engagement dans la classification des informations. L’engagement de haut niveau reste encore très “artisanal”, alors que celui de bas niveau est déjà fortement industrialisé (Google). Il y a urgence à développer les outils et les pratiques qui étendent la portée des systèmes de recommandation, pour augmenter la qualité de l’accès à l’information.
C’est à mon sens du côté des outils de recherche sociaux et de l’agrégation éditorialisée qu’on trouve un considérablement gisement d’amélioration de l’accès. Les systèmes automatisés ont un usage, mais qui restera de bas niveau à mon avis, ils n’accéderont pas au niveau de pertinence des systèmes de recommandation. En résumant d’une formule : Google plafonne, les Digg-like ont de l’avenir s’ils se perfectionnent, c’est Delicious qui a un fort potentiel.
Emmanuel Bruant :
(…) Cette typologie est intéressante pour les degrés d’engagement de l’internaute qu’elle identifie. Et là où tu as encore raison c’est sur les marges de progression possible pour les différents outils. En revanche, reste quand même une inconnue : la participation des internautes, leurs engagements. Car plus on avance dans la typologie plus le nombre d’utilisateurs et de contributeurs se raréfient. Mais peut être que les règles de la participation que l’on a vu émerger ces dernières années sont suffisantes, dans le cadre d’un système de réputation, pour assurer une bonne circulation de l’information.
narvic :
J’ai bien peur que la raréfaction progressive du nombre d’utilisateurs selon le niveau d’engagement soit inévitable. La conséquence est que ça redonne un “relief” au web, en remettant totalement en cause la vision très “Web 2.0″ d’un web “plat” où les interactions sont horizontales. Ce nouveau modèle, lui, est clairement pyramidal, avec une forte hiérarchisation. Le critère de hiérarchisation est une association du culture général et de digital literacy : la maîtrise de l’outil et l’accumulation de connaissance qu’elle a permise, permettant de se forger une réputation en partageant les savoirs et savoir-faire.
Emmanuel :
Si Google ou les autres moteurs de recherche ne s’améliorent (ou reste dans une logique industrielle), on va avoir (on a ?) une sorte de web à deux vitesses où l’engagement de l’internaute est centrale : un engagement faible ou dit passif (Le web n’a alors pas grand chose à envier à la télévision) ; des engagements actifs mais variables selon les centres d’intérêts et la “biographie” de l’internaute (du style je lis et commente chez Narvic mais en revanche je lis mais ne commente pas ou peu chez Pisani et je ne lis pas Apathie, etc.).
Commentaires ouverts également par Philippe Couve, sur Samsa News…
