Comme je le fais de temps en temps sur ce blog, je tente une petite synthèse réactualisée de mes réflexions personnelles à hautes voix sur l’avenir du journalisme, menées ici depuis huit mois… ![]()
A mesure de la dégradation aiguë de la situation économique de la presse, en France comme aux Etats-unis, les médias et les journalistes ont vécu dans le mythe d’un « transfert », à terme, de l’ensemble de leur activité sur le net qui les sauverait du désastre. C’était sans voir que le journalisme qui s’expérimentait en ligne « sous l’emprise du marketing » s’éloignait de plus en plus du modèle initial, comme en témoigne le « laboratoire » qu’est lepost.fr. C’était surtout tabler sur une perspective de rentabiliser à court ou moyen terme les sites web d’information, qui s’échappe aujourd’hui…
L’introuvable rentabilité de la presse en ligne
Tous les sites de presse en ligne sont lancés dans une course éperdue après une introuvable rentabilité. Un billet de Cédric Motte, sur Chouingmedia, réapparu hier par magie dans mon agrégateur s’interrogeait déjà en avril dernier :« Sites web d’actualité : et s’il n’y avait pas de business model ? » Aujourd’hui Frédéric Filloux, sur Monday note fait le même constat (en anglais. Présentation en français sur Media Trend : « Frédéric Filloux : l’information sur le web n’est pas rentable »), relayé par Benoît Raphaël, sur Demain tous journalistes ?, qui fait aussi ses petits calculs un brin provocateurs : « Et si on laissait tomber le papier ? », pour estimer à son tour qu’il n’est guère réaliste d’envisager une rentabilité à court ou moyen terme pour de gros sites d’information avec des rédactions professionnelles nombreuses… La presse et le journalisme sont réellement dans une impasse.
Et je ne dis pour ma part rien d’autre que la même chose : « Si les médias meurent, est-ce si grave que ça ? » ![]()
Il est un peu paradoxal dans ce contexte de s’interroger sur la stratégie de liberation.fr, qui vient de mettre en ligne sa nouvelle formule. Combat perdu d’avance ? Peut-être bien, d’autant que la direction dans laquelle s’engage libération.fr, après d’autres, pourrait bien se révéler à l’analyse plus suicidaire qu’autre chose, accélérant la chute de la marque plus qu’elle ne la sauve, traduisant une autre forme de repli du journalisme. Scott Karp aux Etats-Unis invite même les sites de presse à faire machine arrière toute, en revoyant totalement leur stratégie face à la concurrence de Google.
Et si la question était en effet prise par les professionnels de l’information par le mauvais bout : une tentative brouillonne de sauvetage d’un journalisme et d’une forme de presse condamnés ? N’est-il pas plus pertinent de se demander d’abord quels sont les besoins réels aujourd’hui du public en matière d’information, comment sont-ils satisfaits et qu’est-ce qui permettrait d’améliorer la situation ? C’est en reconstruisant le problème dans cet ordre, et non l’inverse, que l’on identifiera peut-être des besoins sociaux non ou mal satisfaits, qui pourraient présenter des opportunités pour proposer des services nouveaux. Ça bouillonne en réalité déjà pas mal dans cette direction…
Le nouveau libé.fr : une stratégie perdante ?
Penchons-nous donc un moment sur le nouveau liberation.fr. Le principal changement de la nouvelle formule, en ligne depuis quelques jours, me semble être le ralliement complet à la nouvelle logique initiée par 20minutes.fr et suivie par Le Figaro en ligne : délaisser la logique « portail » d’un site organisé autour de sa page d’accueil (en abandonnant la présentation hiérarchisée des titres « à la Une », au profit d’un « format blog » : un fil unique « kilométrique » présenté par ordre anté-chronologique de parution) et en transformant chaque page d’article en page d’accueil, reprenant en bas de page l’essentiel des titres « à la Une »).
[Mise à jour (et rectification), le 01/10/2008 : Samuel Laurent, du Figaro.fr, précise en commentaire de ce billet que la « Une kilométrique » de ce site n’est pas uniquement chronologique et conserve une certaine hiérarchisation de l’information :
« Ce n’est pas nécessairement l’information la plus récente qui est placée tout en haut, mais bien celle que le chef d’édition (chez nous) considère comme la plus importante. »
Dont acte. Voilà qui est précisé.
Il n’en reste pas moins c’est une hiérarchisation faible et en recul par rapport aux pratiques antérieures des sites de presse…]
Après tout, cette logique de site semble avoir plutôt réussi au Figaro.fr et à 20minutes.fr, qui ont enregistré de belles progressions d’audience depuis qu’ils ont adopté ce modèle…
Mais pourtant Scott Karp sur Publishing 2.0 appelle aujourd’hui les sites de presse à faire machine arrière toute, pour revenir justement à la logique de la « Une », et son argumentation ne manque pas d’intérêt :« Comment les journaux ont renoncé à l’influence de leur page d’accueil et comment ils peuvent la retrouver en mettant des liens » (en anglais)
La logique de 20minutes.fr, lefigaro.fr et maintenant celle de liberation.fr, c’est bien d’abandonner entièrement à Google le rôle de portail de l’information, qui définit la hiérarchisation des nouvelles, ravalant les sites à des simple producteurs d’articles à l’unité, en concurrence les uns avec les autres pour placer « leur » article en tête des listes de référencement dans les moteurs et les agrégateurs.
Abandonner à Google « l’agenda de l’information »
Cette approche semble s’adapter à la nouvelle donne d’une information devenue liquide et vendue à l’unité parles agrégateurs qui disloquent les médias en tant que tel. Mais c’est accepter, en fait, un avenir d’agence de presse pour tous les médias…
C’est abandonner à Google le rôle de faire « l’agenda de l’information », souligne Scott Karp, ce que l’on est bien tenté de voir comme une véritable démission des journalistes de ce qui était au coeur de leur métier. C’est accepter la victoire de Google et cesser de combattre sur ce terrain, en se repliant sur un tout petit territoire où il n’y aura pas de place pour tout le monde.
D’autant qu’une telle évolution est appelée à se poursuivre jusqu’au bout de sa logique, jusqu’à ce que ce déclin de la page d’accueil mène à la pure et simple disparition des sites eux-mêmes, transformés en de simples bases de données bien référencées, dont les contenus sont distribués par Google.
Scott Karp appelle les journaux en ligne à se ressaisir et à faire en sorte que leur « Une » redevienne pour les lecteurs un rendez-vous de l’information, un portail ouvrant sur l’ensemble du net, en multipliant les liens externes. Si l’analyse est bonne, on peut se demander s’il n’est pas trop tard pour les journaux, et si l’enjeu ne s’est pas déjà déplacé aujourd’hui hors de leur espace…
Des lecteurs insatisfaits
Les lecteurs de libération qui s’expriment nombreux dans le forum ouvert sur la nouvelle formule pointent le plus souvent deux problèmes à leurs yeux.
En se coulant dans ce « moule » bien formaté pour Google, le site de Libération finit par ressembler étrangement à celui de ses confrères basés sur le même modèle : il perd son identité, c’est une dilution de sa marque de presse. C’est en définitive accepter que la seule valeur ajoutée apportée, dans la pratique, à une information par rapport à l’offre concurrente, c’est la qualité de son référencement ; pour le reste tous les articles et tous les sites se valent…
L’expérience d’André Gunthert avec le défunt Flipbook, comme « blogueur embedded » sur la plate-forme de 20minutes.fr, est à ce sujet édifiante : un bon nombre de lecteurs ne fait déjà pas bien la différence sur le site entre les billets des blogueurs et les articles des journalistes de la rédaction. On a toutes les raisons de supposer qu’il est finalement plus ou moins égal à ce lectorat que Google le renvoie vers un article sur le site de Libération, ou sur celui de 20minutes… Une logique de masse indifférenciée qui conduit au nivellement.
La logique actuelle d’audience de ces sites web, c’est de se lancer dans une concurrence acharnée, en dopant leur audience par tous les moyens, pour capter ce seul lectorat peu qualifié, peu attentif, qui ne générera jamais qu’une publicité peu chère. Et cela au détriment des autres lecteurs…
Par contraste, nombre de lecteurs de libération.fr disent aussi regretter l’ancienne page d’accueil du site, qui présentait un panorama de l’actualité du jour, très hiérarchisé, classé par rubriques, permettant de se faire rapidement une idée d’ensemble. Le principe du fil chronologique, format blog, ne permet plus ça en effet, et ramène, là-encore, le site à être une sorte de fil d’agence de presse, diffusant les informations au kilomètre les unes derrière les autres, à mesure que la rédaction les produit…
Il y a tout de même une sorte de paradoxe à renoncer délibérément à continuer de satisfaire une demande des lecteurs, qui est toujours présente et qui s’exprime clairement : la demande d’une information qui reflète une identité affirmée et d’un panorama hiérarchisé de l’information. C’est le renoncement, dans la pratique, à ce qui formait l’essentiel… d’une ligne éditoriale.
Autant aller tout de suite au bout de cette logique… et tout lâcher à Google, le seul avenir du journalisme, ou encore à fondre les marques de médias - et l’information - dans des conglomérats multimédias centrés sur le divertissement et gouvernés par le marketing éditorial…
Une demande pour une autre information
Cette logique ne satisfait pas tous les journalistes, dont certains se replient dans les blogs pour y inventer un « néojournalisme », mais elle semble surtout ne pas satisfaire non plus un certain nombre de lecteurs. Ils ne sont peut-être pas la majorité. Ce sont peut-être les plus exigeants. Mais la dégradation de la qualité de l’information qui s’annonce dans le système médiatique en formation pourrait bien les rendre bientôt plus nombreux.
Deux demandes s’expriment, et qui ne sont pas satisfaites par le nouveau « système médiatique » qui se met en place : celle d’une information non formatée, non aseptisée et impersonnelle, comme celle que servent de plus en plus des médias qui se banalisent et s’uniformisent sous la puissante poussée conjuguée du lois du marketing et de celles du référencement ; et une proposition de sélection et de hiérarchisation de l’information qui ait du sens.
Réflexion et expériences en marge des médias
Une réflexion passionnante et des expérimentations foisonnantes se développent autour d’une nouvelle approche de l’information et de son traitement. Mais elles se déroulent très largement en dehors du journalisme, qui se marginalise lui-même en ne participant pas à ces recherches.
C’est aujourd’hui dans les blogs que l’on retrouve ce traitement de l’information humanisé, personnalisé, indépendant, et qui s’affiche en toute transparence comme subjectif, voire engagé. Peu importe finalement que la blogosphère ne fasse très largement que recycler une information qui vient des sites-agences professionnels, puisque c’est pour lui apporter le « re-traitement éditorial » qui la rend justement intéressante et que l’on reproche aux médias de ne pas faire.
D’ailleurs, un site d’information de journalistes un peu « décalé », tels que Rue89, qui joue délibérément la proximité avec la blogosphère, est plutôt un succès d’audience, même si le site court toujours après sa rentabilité et diversifie ses activités (en proposant un service de conception de sites web).
Pour ce qui est de la sélection et de la hiérarchisation de cette information, ça bouillonne un peu partout, avec la recherche de nouvelles manière d’agréger l’information… La recherche comme l’agrégation automatisées ne sont en effet pas très satisfaisants, car ils hiérarchisent essentiellement l’information sur des critères - plus ou moins sophistiqués - de popularité. Des critères de qualité, de pertinence, d’orientation, de type de traitement ou de ton, leur échappent totalement. Certains comme l’universitaire Jean Véronis cherchent à améliorer ces robots. Mais d’autres pistes de recherche se dessinent également.
Des initiatives de regroupements, de réseaux ou de fédérations de blogs se multiplient (surtout dans l’espace de la blogosphère politique) pour leur assurer une meilleur visibilité : le vétéran Lieu-Commun, le réseaux LHC, les Vigilants, le réseau Kiwi, les Left Blogs. Plus ambitieux et transversal, le « métablog politique » PoliticLab est en gestation du côté de chez Nicolas (quelqu’un qui utilise la police neuropol pour les titres de son blog ne peut pas être mauvais
).
De Smallbrother à Zutopik et quelques autres, c’est tout « le paysage du tri et de l’éditorialisation de l’information online, à direction humainement assistée, [qui] est en pleine ébullition », signale encore Nicolas Voisin, sur Nuesblog..
Ces projets qui tournent autour de la notion d’agrégation éditorialisée, répondent à des interrogations qui sont menées aux Etats-Unis également autour de l’agrégation de lien (humaine ou automatisée) comme nouvelle manière d’accéder à l’information. Certains de ces projets sont d’ailleurs montés par des journalistes (tel Publish2)
Le site américain Drudge Report montre une forme de convergence de plusieurs de ces tendances : une information politique très engagée (à droite en ce qui le concerne), qui fidélise son lectorat, et une offre constituée uniquement d’une sélection de liens vers d’autres sites : du pur « journalisme de liens » engagé. Et d’après Scott Karp, c’est une vraie stratégie d’audience.
Toutes ces expérimentations sont balbutiantes. Certains journalistes leur reprochent de ne pas déboucher sur des perspectives de professionnalisation, car elles ne dégagent pas de ressources. Ce n’est peut-être pas l’objectif, du moins pas pour toutes. Et de toute façon, les sites de presse ne sont pas rentables non plus… ![]()
