Le fait est réellement symbolique d’un changement profond d’état d’esprit de la presse envers les blogs, comme l’analyse avec justesse Jules, de Diner’s Room. Ce vendredi 27 juin 2008 marquera le jour où pour la première fois un blog est reconnu par la presse française comme un média de référence, source d’informations valables et fiables, méritant d’être reprises et diffusées par les médias traditionnels.
Les informations révélées par le billet de Maître Eolas (journal d’un avocat) « Dénonciation », du mardi 24 juin, ont été reprises vendredi par le journal Le Monde dans son édition papier (datée de samedi) et sur son site.
Eolas produit sur son blog la copie d’un procès verbal de dénonciation à la police, par une assistante sociale, d’un étranger en situation irrégulière, hébergé par une famille dont elle s’occupe. Cette dénonciation constitue une violation du secret professionnel de l’assistante sociale. C’est un délit.
L’article du Monde a été relayé par l’AFP. L’information, d’après l’AFP, a ensuite été reprise, aujourd’hui dimanche, par les sites internet des quotidiens Libération, Le Figaro, et 20minutes, les site des hebdomadaires NouvelObs et Le Point, ou celui de la radio Europe 1.
Il est à noter que tous ces médias signalent clairement Maitre Eolas, comme la source de cette information reprise par le Monde, et placent un lien hypertexte vers son blog depuis leurs propres sites. Sauf un ! Europe 1 se refuse à citer le pseudonyme de « l’avocat anonyme », ni le nom de son blog, et encore moins un lien. Le site d’Europe 1 occulte même le fait c’est bien un blog qui est à la source de l’information, et il en crédite Le Monde. Mais il est le seul, et tous les autres ont joué honnêtement « le jeu ».
Jules (Diner’s Room) le souligne :
« On a déjà vu la presse se nourrir des informations parue sur des blogs, mais leurs auteurs, le plus souvent, bénéficiaient d’une notoriété antérieure. A ma connaissance, c’est la première fois en France que la source a conquis sa célébrité par son seul blog. »
Peu à peu, la presse commence ainsi à reconnaître que les blogs tiennent une place réelle dans « l’espace médiatique » de l’information. Les lecteurs ne l’avaient pas attendue pour s’en apercevoir.
Mise à jour (dimanche, 23h00) : mon commentaire au billet de Jules, sur son blog.
@ Jules
Votre analyse est juste. Cette reprise du billet d’Eolas par la presse « classique » est une nouveauté et marque le début de la fin d’une défiance qui est, vos billets en témoignent souvent, réciproque.
Je note au passage qu’il reste encore du chemin à parcourir : le site d’Europe 1 (à cette heure) reprend l’information, mais l’attribue au Monde, effaçant totalement l’existence d’un blog dans l’affaire, évoquant vaguement le rôle d’un « avocat anonyme » parisien qui y serait pour quelque chose…
A cette exception près, tous les autres médias que j’ai consultés ont réellement joué le jeu, pointant même un lien vers le site d’Eolas, ce qui est relativement rare de la part des sites de presse, qui sont (pour de mauvaises raisons) extrêmement avares de liens sortants depuis leurs sites (après l’évangélisation au sujet des blogs, on leur parlera des liens. Ils finiront, vous verrez, par comprendre internet).
Quant à votre approche de ce que les blogueurs reprochent à la presse, peut-être conviendrait-il de nuancer le propos. D’une part, il n’est pas dit que la presse aujourd’hui manque d’une précision qu’elle aurait eu jadis et qu’elle fasse plus d’erreurs qu’auparavant. Même si j’ai tendance à partager cette impression, à la suite de quelques exemples récents et spectaculaires, nous manquons totalement de données objectives et d’études scientifiques sérieuses pour accréditer cette idée, pour le moment.
D’autre part, pour ce qui est du public en général (les blogueurs sont un public particulier), le reproche fait à la presse est en réalité bien plus profond que cela. Les études à ce sujet tendent à montrer qu’il s’agit plutôt d’une défiance totale et d’une perte de crédibilité absolue, qui est « générale, profonde et durable ». Au point qu’aujourd’hui la crédibilité des blogs semblent en effet supérieure à celle des médias traditionnels (une impression qui demanderait elle-aussi à être relativisée, me semble-t-il, au regard de ce que je lis parfois dans les blogs…).
Cet épisode est toutefois symbolique en effet d’une mutation profonde : les blogs sont entrés de plain-pieds dans la sphère médiatique de l’information, et les journalistes commencent à accepter de lâcher une part du monopole qu’ils prétendaient continuer à détenir en ce domaine. Eolas, sur ce sujet, a apporté un traitement réellement journalistique de cette information. La question du journalisme n’est pas une question de statut (et d’ailleurs la définition du statut des journalistes professionnels est une question de nature surtout économique, voire fiscale).
Les journalistes ont veillé depuis bien longtemps a cantonner la définition de leur profession dans un cadre étroitement corporatiste et profondément flou. Les blogs exercent une pression forte vers une redéfinition : enfin trouvera-t-on peut-être plus important de s’interroger sur qui « fait » du journalisme, plutôt que de se demander qui « est » journaliste (en se gardant bien de s’interroger sur ce qu’il fait réellement)…
Mise à jour (lundi 16h00) : Guy Birembaum, sur lepost.fr, fait état de la navrante couverture de cette affaire par la version papier de Libération d’aujourd’hui, ce qui relativise mon propos. Donc, à part Le Monde et l’AFP, irréprochables, ce sont les rédactions web des journaux qui ont bien réagi (sauf Europe 1). Quant à la rédaction papier de Libération :
Guy Birenbaum : « Sans-papiers dénoncé ? 45 mots suffiront ! »
"Et voilà.
Une brève de 5,6 cm de large et 3,5 centimètres de haut (en comptant le titre), Page 18, sous un fait-divers. 45 mots. Pas de source claire. Pas de lien vers le blog d’Eolas. Aucune précision sur les faits.
Une misère.
Non, je vous vois venir… Il n’y a pas lieu de comparer la taille réservée à ce fait grave et celle réservée, il y a peu, dans le même journal, à la Présidente. Et surtout, rasurez-vous, moi, je ne vais pas jeter mon Libé à la poubelle.
Mais quand même, là, ça va finir par se voir…

Mise à jour 2 (même heure) : Eolas revient longuement sur cette affaire sur son blog, et donne la parole au président de l’ANAS, Association Nationale des Assistants de Services Sociaux, Laurent Puech :
- « Affaire de la dénonciation : la presse en parle »
- « Affaire de la dénonciation : l’analyse des professionnels »
J’en retiens les précisions suivantes :
- Maître Eolas a levé son pseudonymat auprès des journalistes (« nombreux », dit-il) qui sont venus vers lui, de manière à leur permettre de vérifier qu’il était bien avocat (une fois cette vérification effectuée, ils ont respecté ce pseudonymat en ligne).
- Eolas est l’éditeur de ce billet, son auteur est Anatole Turnaround (pseudonyme d’une personne dont Maître Eolas connaît l’identité).
- le président de l’Anas indique qu’« il convient de savoir que l’agence France Presse a attendu d’en visualiser la copie originale avant de rédiger une dépêche ».
