Eric Mainville, sur Crise dans les médias, ouvre ses colonnes à Vogelsong, qui relance le débat sur le thème : « Blogueurs, journalistes, une cohabitation difficile ? ».
J’apporte ma contribution : le blogueur a tué l’éditorialiste et c’est tant mieux.
Les termes de journaliste et de blogueur désignent chacun dans leur domaine des réalités bien différentes, et en plus ils n’ont pas le même sens dans l’esprit de tous ceux qui les utilisent. Ça rend le débat compliqué.
Si on détaille un peu, ça devient peut-être plus simple.
- journaliste : ça désigne plusieurs activités très différentes (dans les petits journaux et en province, c’est souvent la même personne qui fait toutes les tâches, mais les grandes rédactions parisiennes pratiquent une division poussée du travail, avec une forte spécialisation).
J’ai comme dans l’idée que Vogelsong parle plutôt des journalistes politiques-éditorialistes, qui - c’est une réalité - n’apportent dans le débat quasiment aucune véritable information nouvelle (si ce n’est l’échos filtré de la vie du petit microcosme médiatico-politique parisien).
Il nous parlent de politique sans jamais interroger d’électeurs, de social et d’économie sans jamais mettre un pied dans les entreprises… Leur information sur le monde est indirecte et souvent déformée par des préjugés qui ont fini par s’installer dans leur petit monde, par ignorance du terrain et absence de vérification de ce qu’ils avancent, admis comme vrai puisque tout le petit microcosme le dit. Et on se réveille ainsi brutalement quand on réalise qu’on a pas vu venir que le peuple votait Jospin en 1997, Le Pen en 2002 et « non » en 2005…
- Face à eux, les blogueurs éditorialistes sont finalement dans une situation qui leur permet souvent de dire moins de bêtises.
L’information de base qu’ils traitent et qu’ils recyclent dans leurs analyses est finalement la même que celle des éditorialistes (les échos de la presse), sauf les petites confidences privées du microcosme auxquelles ils n’ont pas accès.
Mais, à mon avis, il est bien loin d’être démontré que ces petites confidences apportent la moindre plus-value aux éditos des journalistes. Au contraire, elles les enferment dans leur petit monde et les empêchent de prendre le recul nécessaire.
Les blogueurs, eux, ont une vraie vie à côté, un boulot, etc., ils gardent un pied dans la réalité bien concrète. Ils ont un recul que les éditorialistes n’ont plus.
Les blogueurs sont aussi bien plus libres vis à vis de leur engagement politique : ils peuvent l’afficher sans que ça nuise à la crédibilité de leur propos. Au contraire, on préfère qu’ils le disent.
Alors que le journaliste est englué dans son mythe professionnel de l’observateur objectif, qui confine à l’hypocrisie dès qu’on parle de politique : l’éditorialiste serait ainsi capable d’apporter un jugement politique, sans entrer lui-même dans le débat, sans se positionner par rapport à ceux qu’il commente, en restant dans une position totalement improbable dedans-dehors, qui le met finalement… nulle part.
Je crois, au bout du compte, que les blogueurs politiques sont en train d’avoir la peau des éditorialistes, et c’est une très bonne chose pour tout le monde. ![]()
- Et ça permettra peut-être aux journalistes de se concentrer sur le vrai travail que l’on attend d’eux : aller chercher des informations et les vérifier. Pour ce qui est des commentaires, les blogueurs font ça mieux qu’eux.
Et si les journalistes veulent faire des commentaires aussi, ce qui est bien leur droit, qu’ils ouvrent des blogs, et qu’ils le fassent là, sans prétendre avoir une quelconque légitimité supérieure aux autres à commenter, car cette légitimité-là, ils ne l’ont plus.
- En poussant la réflexion, il y autre chose que les journalistes ont perdu. Pas au profit des blogueurs, cette fois, mais au profit de l’ensemble du public : leur monopole dans la sélection et la hiérarchisation de l’information.
Avec les moteurs de recherche, les agrégateurs, les systèmes de recommandation automatisés (digg-like) d’une part ; la diffusion virale, les communautés en ligne, les forums, la blogosphère, etc. d’un autre : la diffusion de l’information prend des canaux nouveaux où ils ne jouent guère de rôle.
Parfois, c’est dommage, car les journalistes (certains d’entre eux du moins…) possèdent une véritable expertise dans la hiérarchisation de l’information. Et puis les systèmes basés sur « la sagesse des foules » se révèlent plein d’effets pervers : ce n’est en définitive qu’un concours de popularité et pas de pertinence, et ces systèmes peuvent être manipulés à l’insu de l’utilisateur (Google bombing, astuces de référencement…).
- En conclusion : le journaliste-éditorialiste est mort, on ne le regrette pas. Le journaliste qui va chercher l’information sur le terrain et la vérifie reste indispensable, mais il faut trouver un moyen de payer son travail (sur le net, c’est loin d’être le cas). Le journaliste qui traite l’info et la hiérarchise reste très utile, même s’il n’est plus seul en lice sur ce terrain, et là personne ne se préoccupe trop de cette question en ce moment : tout le monde semble avoir admis de laisser ce travail décisif à des machines imparfaites et à une « sagesse des foules » qui ne l’est pas moins.
Il n’est pas là, l’enjeu de fond ?
