Ça y est, la grande crise ultime du journalisme et de l’information est là, la prise de conscience des journalistes est enfin intervenue et le débat est sur la place publique. Nous aurons été quelques uns à l’annoncer dans les blogs, et notamment dans celui-ci, depuis longtemps, la médiapocalyspe en cours aux Etats-Unis aura achevé de convaincre ceux qui nous prenaient pour des Cassandre.
L’analyse implacable de Bruno Patino dans l’Express, ou la quasi-méditation de Pascale Santi dans le Monde, témoignent ces jours-ci de ce changement d’état d’esprit par rapport à il y a encore peu de temps, l’été dernier par exemple, quand je pointais cette « grande crise silencieuse du journalisme » : quand les journalistes sidérés n’exprimaient que stupeur et désarroi et se bornaient à la lamentation.
Nous voyons tous que le papier, c’est terminé. Les choses vont même probablement s’accélérer désormais. Bruno Patino demande : « quel va être le premier mort ? » Le Chicago Tribune, le Los Angeles Times sont en faillite. TheAtlantic.com (via Michelle Blanc, qui s’efforce de son côté de rester optimiste et constructive) en vient à se demander (en anglais) si le très vénérable New York Times va réussir à passer l’hiver !
A l’évidence, un modèle s’épuise ; un autre va naître dont personne ne connait encore les contours. Le papier et le Net se cherchent, ensemble ou séparément ; ni l’un ni l’autre n’ont encore trouvé la formule gagnante. C’est vrai en Europe comme aux Etats-Unis.
Il en va tout bonnement de la démocratie (…). Ce qui est inquiétant, c’est qu’au sein des grands journaux comme des agences de presse, personne, pour l’heure, n’a de réponse à cette question.
Pascal Riché, sur Rue89, signalant l’apparition d’un nouveau projet de presse en ligne professionnelle, avec l’arrivée d’une version française de Slate sous l’égide Jean-Marie Colombani, dresse un tableau lucide - mais pas désespéré - d’une information « entre craquements et nouvelles aventures ».
Sauf que la rentabilité des projets en ligne semble toujours aussi introuvable, ce qui nourrit tout de même un réelle pointe d’inquiétude… Mais l’avenir de l’information et de la démocratie n’est peut-être pas seulement dans les sites d’information !
Il y a d’autres pistes, notamment une que je défends ici depuis longtemps aussi : les blogs !
- Tous les journalistes feraient bien de tenir un blog… (juillet 2008)
Je vois que là-encore, ces idées qu’on m’a souvent reprochées comme iconoclastes, voire provocatrices, font pourtant petit à petit leur chemin. ![]()
Dana Moukhallati reconnait que les blogs sont souvent « partisans » et ne reposent pas « sur des sources fiables », ce qui ne veut pas dire qu’ils ne soient pas des sources de témoignages intéressantes. Surtout, dans des pays où sévit une lourde censure des médias, comme au Moyen-Orient (elle prend l’exemple de l’Arabie Saoudite), ils constituent une véritable « alternative » pour l’expression « des opinions et des points de vue » en contournant la censure officielle.
Frédéric Filloux va beaucoup plus loin (et rejoint largement mon propos) en envisageant aujourd’hui le blog comme « un nouveau genre journalistique » à part entière… et même beaucoup plus que cela (traduction libre) :
En ce début d’année, l’un des plus intéressants développements d’Internet sera l’évolution des blogs. A peine plus qu’une protestation populiste au début, le blogging a déjà transcendé ses origines et devient un nouveau genre journalistique très frais, qui est susceptible de devenir le principal moteur de sites d’information modernes.
Frédérc Filloux observe un changement dans sa propre consommation des news : il lit de plus en plus de blogs et les blogs de journalistes sont souvent un passage obligé de sa lecture, car il y trouve autre chose que ce que ces mêmes journalistes écrivent dans les articles « classiques » de leurs propres médias. Quelque chose de « plus vivant, plus amusant, avec plus de chair ».
Mais il n’y a pas que ça. Le format lui-même, à travers le « live-blogging » peut donner des résultats très intéressants quand il est pris au sérieux (Frédéric Filloux donne un exemple marquant, et concluant, d’une grande plume du New York Times qui a couvert en direct sur un blog une audition devant le Congrès des grands patrons de l’automobile, alors que le « live-blogging » était plutôt jusque là un exercice relégué aux stagiaires…). Le NYT est, il est vrai, le seul média au monde à s’offrir les services d’un blogueur prix Nobel (Paul Krugman) !
Les blogs sont devenus aujourd’hui « un élément-clés de la stratégie éditoriale d’un site web moderne » .
C’est le lieu où les journalistes en disent plus et différemment, sans contrainte de place et en conversation avec les lecteurs. Le blog peut être considéré comme un complément de l’information traditionnelle, mais il peut aussi se suffire à lui même (bel exemple que Frédéric Filloux développe avec le Huffington Post, qui est devenu une gigantesque - et sophistiquée - galaxie de blogs).
Aujourd’hui, le rendement publicitaire des blogs est médiocre (en CPM). Frédéric Filloux prend le pari que « ça changera à mesure que les médias d’information développeront une vraie stratégie de blogging professionnel ».
Les blogs, et c’est aussi la fautes des éditeurs, ont été « depuis trop longtemps considérés comme un genre mineur ».
Vous imaginez bien que je contresigne ! ![]()
Sans oublier pour autant qu’il est fort probable que la place que les journalistes et les médias d’information pourraient réussir à se faire avec une telle stratégie, si elle est viable, ne sera jamais plus celle qu’ils avaient avant…
