Padawan tire une intéressante leçon des escarmouches blogosphériques qui ont opposé hier Versac, Koz, Embruns, avec Aphatie et Birenbaum, sur fond de course effrénée à l’audience en ligne des sites de presse, à grand coup de vidéo volée (« la course à qui sera le Paris Match du web ») :
« Une chose me semble émerger dans tout ceci : certains journalistes n’aiment pas l’abolissement de la barrière à l’entrée dans la publication en ligne, qui a permis à des individus, des amateurs, de se faire connaître et apprécier pour leur plume. Car s’il y a bien une chose que démontrent Nicolas (Versac) et Laurent (Embruns), c’est la possibilité que le web offre à quiconque fait l’effort de publier, avec sincérité et intelligence, de trouver une audience. Et sans avoir à recourir au moindre artifice, simplement en écrivant, bien, en distribuant et en récoltant à foison cette mane du web que les journaux en ligne détestent offrir aux autres : des liens hypertextes. Il y a de la jalousie, indécente et mal placée, chez ceux qui proclament une prétendue auto-proclamation de barons de la blogosphère. Chercher à qui profite le crime permet de mieux comprendre les cris d’orfraies de ceux qui ont peur des « blogueurs zinfluents ». »
Il y avait de ça dans cette prise de bec d’hier. Comme un parfum de guerre entre « la meute » des blogueurs « zinfluent », ces « barons » qui tiennent toute la blogosphère d’une main de fer, contre les pauvres petits journalistes (Aphatie) ou para-journaliste (Birenbaum), tout petits, tout isolés et tout victimes, n’ayant, au delà de leurs pauvres petits blogs, comme seul et maigre moyen pour faire entendre leur voix dans le tumulte, que les pauvres moyens de RTL, Europe1, Canal+ et lepost.fr réunis (notamment) ! En effet, face à trois blogs, ça ne fait pas le poids.
Il semble bien, comme le suggère Padawan, que ces éditorialistes « zinfluents » aient un vrai problème avec les blogueurs. Et pas mal de journalistes avec eux…
On se souvient encore de ce que bien des journalistes ont pu balancer pendant des années sur le net, ce ramassis de sexopathes nazillons, complotistes et menteurs (On t’a pas oublié, Philippe Val !). Ils commencent à se calmer, mais c’est pour la simple raison qu’ils voient très bien où est en train de partir l’audience et la pub ! Alors ils suivent…
Seulement, arrivés sur le net, ils sont très étonnés de découvrir qu’il y a déjà du monde sur place, et qu’ils ne sont pas accueillis à bras ouverts : ils doivent faire leurs preuves, comme les autres… Et ça, c’est difficile à avaler. D’autant que sur le net, il leur faut tout réapprendre.
Et la première chose à réapprendre sur le net, c’est un chose que bien des journalistes avaient oublié, si tant est qu’ils l’aient jamais su : les lecteurs existent, et sur le net ils ont les moyens de le faire savoir. On voit bien dans la réponse d’Apathie (sur son blog) comment il est mal à l’aise et maladroit dans ce dialogue en public, quand il tourne à la polémique. Il lui manque cette expérience si particulière du débat en ligne (celui des blogs, des forums, de usenet jadis). On voit bien qu’il ne se s’est pas encore assez frotté aux trolls…
(La réaction de Birenbaum est plus étonnante, car c’est tout de même un vieux routier de la polémique… et il sait fort bien ce qu’est un troll !)
Les journalistes ne dialoguent d’ailleurs quasiment jamais avec leurs lecteurs sur les sites de presse où sont repris leurs articiles. Ils sont bien rares à venir le faire dans les blogs, et quand il le font c’est parfois fort maladroit. Il n’y a guère que des Benoît Raphaël (lepost.fr), Pascal Riché (Rue89), ou Eric Mettout (l’express en ligne), et quelques autres, qui viennent régulièrement défendre leur point de vue dans les blogs où ils sont interpellés, mais ce sont précisément des journalistes « pur web », qui connaissent la musique. Pour les autres, c’est plus difficile…
Il faut dire que les lecteurs qui viennent commenter les articles de journalistes ne donne pas toujours l’envie de dialoguer…
Ouinon (Christophe D.), en commentaire chez Versac, fait une observation intéressante des publics respectifs des blogs de Versac et d’Aphatie : celui de Versac vient des blogs et connaît Apathie, celui d’Apathie vient de la radio et de la télé et ne connaît ni Versac, ni les blogs… On peut faire la même remarque avec celui de Morandini, et en partie aussi avec celui de Birenbaum et du post.fr…
C’est un public relativement nouveau, drainé sur le net par la notoriété acquise hors du net, à la télé et la radio, par quelques têtes de gondole. C’est le même public qui va commenter sur les sites des grands médias. Il se tourne vers ce qu’ils connaît déjà. Il suit et sort peu des sentiers battus et balisés… Il ne connaît pas les blogs. Il s’y sentirait probablement mal à l’aise car il n’en connaît pas les usages et les codes.
La lecture des commentaires chez Apathie et Birenbaum est édifiante sur la nature de ce public. Ça frise parfois le skyblogueur ! Extrait :
"98, cher ami, pui-je connâitre le rapport entre Mme Bettencourt et le blog des 400 kuls ce libé………(ma foi for intéressant) pas cemprendre………………………………"
C’est peut-être ça, finalement, qui défrise ces journalistes face aux « blogueurs zinfluents » : ce sont les blogueurs qui captent la meilleure audience et ne leur laissent que le tout venant ! Ces blogueurs ont patiemment construit une audience, par la conversation, la recommandation, les réseaux de liens. Et cette audience ne vient ici que parce qu’elle y trouve la qualité qu’elle recherche. C’est donc là que l’échange a lieu, parce que c’est là que se retrouvent ceux qui ont des choses intéressantes à dire.
Chez eux, sur les gros sites de presse et les galaxies qui tournent autour, les journalistes ne rassemblent que des lecteurs attirés par la notoriété d’une marque ou d’un nom, ou capturés par des astuces de référencement, des achats de mots clés, toutes les ruses pour « booster l’audience » que relève Eric Mainville. Une stratégie qui ne ramènent qu’un lectorat déqualifié, volatile et infidèle. Et ne produit en commentaires qu’une sorte de diarrhée continue, comme on le voit du post à Libé, de 20minutes à Morandini…
Voilà pourquoi les accusations fusent contre Versac et consorts : « le pape », « les barons ». Il existerait « une aristocratie » du net et ils n’en font pas partie ! Elle est donc intolérable. Parions que s’ils en étaient, cette aristocratie serait beaucoup moins condamnable… ![]()
Mise à jour (21h00) :
Querelle de « légitimité »
Jules, sur Diner’s Room, se penche à son tour sur cette grave affaire et tend à y voir également, de la part de Jean-Michel Aphatie et Guy Birenbaum envers Versac ou Embruns, une querelle de « légitimité », la dénonciation d’une « usurpation » :
"(…) tant Laurent Gloaguen que Versac — mais surtout Versac — ont commencé de pénétrer l’univers médiatique traditionnel.
Et c’est là que je vois le point de crispation.
Jean-Michel Apathie et Guy Birenbaum n’ont pas conquis leur célébrité sur le web. Malgré une audience honorable, ils n’apparaissent pas comme des leaders d’opinion pour une partie des internautes français. Et il peut leur sembler que le statut de Versac et de Laurent a les allures d’une usurpation au regard de leur propre parcours dans la mediasphère.
C’est qu’ils se retrouvent, nolens volens, dans une position de challengers qu’on imagine inconfortable. Et ils se prêtent alors à la critique de ceux que la blogosphère a fait émerger comme des autorités. Auparavant, la blogosphère pouvait apparaître comme une forme d’expression off, concurrente des médias traditionnels. Depuis l’investissement du web par les figures notoires, c’est au sein de la blogosphère que se dessine la césure entre le in et le off. Et peut-être pas au profit des signatures connues."
Mise à jour 2 (dimanche 0h30) :
Verel à son tour (« Mai 68 est passé par là ») fait une analyse convergente :
"Il y a un petit jeu qui ressemble à de la concurrence entre journalistes et blogueurs. Les seconds n’hésitent pas à pointer les erreurs ou limites des premiers (et je ne suis pas le dernier à entrer dans ce jeu quand mon quotidien préféré fait du mal journalisme, lui qui se targue d’être le journal de référence). Certains de ceux des premiers qui se lancent dans le blog ne se rendant pas bien compte que des habitudes et des auteurs se sont installés avant leur arrivée.
Il est tentant pour un bon journaliste, rodé par une pratique d’écriture ancienne, de croire que son professionnalisme surclassera sans difficulté les amateurs que sont au sens propre ceux pour qui le blog est une activité annexe à leur carrière professionnelle, et qui la pratique sans but lucratif.
Au-delà du fait que la liberté totale de concurrence du Net a fait émerger des blogs de grande qualité (lisez Koz ou Jules par exemple), il faut noter (et c’est le sens de mon titre) que la blogosphère pratique complètement ce qu’a apporté mai 68 : il n’y a pas de mandarins et on peut se permettre de discuter d’égal à égal avec qui que ce soit."
