L’attaque frontale des éditeurs de presse contre Google à l’occasion des Etats généraux de la presse, rapportée par Eric Scherer sur AFP-Mediawatch, est tout simplement consternante.
Les éditeurs de presse sont incapables de se remettre en cause, incapables d’admettre que la source de « leur » problème c’est « nous », nous l’audience, nous les lecteurs, qui les quittons parce que leur produit n’est pas à la hauteur et ne vaut pas ce qu’ils nous le vendent, nous qui allons voir ailleurs dans les blogs et les sites alternatifs parce que l’herbe verte y est plus à notre goût, nous qui préférons les moteurs de recherche et les agrégateurs car la sélection qu’ils nous offrent nous semble moins douteuse que la leur.
Non, ce n’est pas nous leur problème. C’est la faute à Google…
« Pour tous les éditeurs, quelque chose s’est brisé ces derniers mois dans notre relation avec Google », a estimé le patron de PubliPrint du Figaro, Pierre Conte. « Il y a encore six mois nous pensions y arriver, mais aujourd’hui, avec la crise actuelle, nous vous considérons comme notre pire ennemi ».
Julien Billot, Directeur numérique et new business, Lagadère Active, s’est fait menaçant : « par temps de crise, votre modèle d’affaires est devenu prédateur. Le modèle de prix (de la pub en ligne) menace actuellement tout le monde ».
S’en prendre aux conséquences, pas aux causes…
J’ai posté chez Emmanuel Parody sur écosphère, le commentaire suivant, repris par Alain Giraudo, sur chienecrase(point)com, et Jean-Marie Le Ray, sur Adscriptor (merci à eux
), il fait un bon début de billet sur novövision :
J’ai bien peur que les médias ne résolvent pas leur problème de distribution en s’en prenant à Google : c’est s’attaquer à des conséquences, pas à des causes.
Google n’a pas créé le nouveau mode de distribution de l’information en ligne : il n’a fait que le comprendre avant les autres et s’y adapter adroitement, et il est bien le seul à réussir à en tirer profit.
Le fond de l’affaire est qu’il sera probablement impossible de reconstruire sur internet, comme sur le papier, une intégration verticale publication/distribution. Les médias s’illusionnent à conserver ce projet.
Le net a rompu le lien “organique” précédent entre publication et distribution. Ce sont les internautes eux-mêmes, qui sont désormais les “agents” de la distribution de l’information en ligne (pas Google), car ce sont eux qui placent les liens qui permettent l’accès à l’information. Les points-clés de la distribution en ligne, ce sont la recommandation et la réputation et ces points-clés sont passés presque entièrement du côté utilisateur. Ils ne sont plus du côté producteur, et ils n’y reviendront pas.
Google sait exploiter ce système, mais il n’est pas le seul : la blogosphère dans son ensemble, les réseaux sociaux, les agrégateurs… jouent le même rôle dans la distribution (c’est de la distribution distribuée ).
Démanteler Google ne fera que déplacer le problème vers un autre service d’agrégation des recommandations d’internautes.
En réalité, Google ne détient pas réellement un monopole, dans le sens “classique” : si demain, un autre service fait mieux que lui, il le remplacera rapidement. Google n’est pas propriétaire du système de distribution, il n’en est qu’un exploitant. Car le système de distribution : c’est le net lui-même.
Les médias font fausse route en considérant que le problème est celui d’un partage de la rente liée à la production des contenus, dont une partie serait “captée” par Google.
Google ne leur “vole” rien : il s’est seulement positionné là où se créé la valeur en ligne, et c’est pas dans la création des contenus !
Le nerf de la guerre, une question de gros sous
Emmanuel Parody me répond, un peu courroucé, en commentaire sur son excellent blog
, que tout ça n’a rien à voir avec les contenus, que c’est uniquement une question de gros sous et qu’il est enfin temps qu’on en parle.
Le nerf de la guerre, c’est en effet de ça qu’il est question (voir AFP- Mediawatch) :
« Le changement dans nos têtes s’est fait très vite avec le nouveau Google. Nous vous considérons désormais comme un danger pour la vie de nos entreprises », a lancé Conte. « Les CPM se sont effondrés, et la croissance de l’Internet a été récupérée par le +search+. Nous ne sommes plus en mesure de payer les journalistes professionnels pour faire leur travail ».
A mon sens, toute l’ampleur du naufrage des médias - et une bonne partie des causes qui font leur incapacité à réagir - est résumée dans cette phrase.
Parlons de gros sous alors ! « La croissance de l’Internet a été récupérée par le +search+ », nous dit Pierre Conte. Voilà bien qui témoigne d’une mentalité de petit propriétaire désemparé. Tout le sel est dans le « récupéré ». Ce « récupéré » ne veut rien dire d’autre, tout simplement, qu’une accusation de vol, de spoliation.
Et de quoi les éditeurs de presse auraient-ils été propriétaires dont Google les aurait spoliés ? Mais c’est de nous qu’on parle ! Nous, l’audience. Nous, les lecteurs ! Et la pub, bien sûr, qui quitte aujourd’hui les médias, car elle ne fait - la finaude - que nous suivre là où nous allons !
Avant, bien sûr, il fallait en passer par les médias pour s’informer de l’état du monde, mais aussi pour obtenir des informations pratiques, du jeux et des divertissements, des petites annonces, les résultats de sports, les programmes de cinéma et de télévision…
Aujourd’hui ? Des tas d’autres services nous proposent ces informations mieux et moins cher. Directement dans la rue avec toutes sortes de journaux gratuits, sur du papier ou des écrans urbains. Dans notre boîte aux lettres. Et bien entendu… sur internet. Mais tout ça c’est la faute à Google.
Sur le net, nous ne passons même plus par les « portails » que les médias ont reconstitué à l’image ce qu’ils faisaient avant, et nous en préférons d’autres pour accéder à l’information : c’est qu’ils sont bien mieux faits, brassant un nombre bien plus considérable et varié de sources, et introduisant comme critères de sélection et de hiérarchisation les avis agrégés de millions d’internautes qui nous ont précédés.
Et nous avons la faiblesse de préférer cette méthode de sélection à celles des journalistes, et en réalité à celle des chefs journalistes, des « rédacteurs en chef », des « directeurs de rédaction » qui ordonnent tout le fonctionnement des médias selon des critères qui nous paraissent un peu… curieux, voire douteux. On y sent la pression commerciale, voire politique. On y soupçonne beaucoup de connivence. Bref, un système qui n’est pas très sûr.
Et c’est bien là que les éditeurs de presse voient une spoliation. Si nous, nous l’audience, nous les lecteurs, nous allons voir ailleurs car l’herbe y est plus verte à notre goût, c’est qu’on les a volés, eux. Curieuse conception du monde, en vérité. Mais c’est la faute à Google.
Si nous décidons de passer par Google pour arriver chez eux, c’est la faute à Google… Ces éditeurs de presse ne semblent pas voir, d’ailleurs, que nous n’arrivons pas toujours chez eux par Google, nous arrivons aussi sur des tas d’autres sources, qui ne sont pas moins intéressantes… Il y a des institutions (administrations, associations, syndicats, partis politiques, entreprises…) qui nous proposent leur message en direct, sans passer par le prisme filtrant des médias. Et nous préférons ça, voyez-vous, les sources en direct.
N’en déplaisent aux journalistes, qui nous prennent probablement pour de grands enfants qui ont besoin d’un contrôle parental pour différencier le bon grain de l’ivraie : les pauvres ! Ils ne vont pas savoir faire le tri sans nous. Ils vont se faire avoir par le discours pervers de la publicité, de la communication, si ce n’est de la propagande !
Ben, voyez-vous, on préfère s’en passer d’un tel filtre, qui nous considère ainsi. D’autant qu’il n’est guère capable lui-même de prouver la réalité de son indépendance, et que nous avons bien des raisons de penser que ce filtre est biaisé.
Et puis nous avons trouvé d’autres filtres, en qui nous avons, curieusement, plus confiance : nos amis, sur Facebook et dans les réseaux sociaux, les blogueurs, que l’on finit par connaître bien, à la longue, car en ligne ils se dévoilent et c’est leur réputation personnelle qu’ils mettent en jeu. C’est finalement une garantie plus sérieuse que celle qu’offrent les journalistes des médias ! Les blogueurs y mettent un investissement personnel, un peu d’eux-mêmes, qu’il est bien plus difficile de galvauder au bout du compte : les tricheurs sont rapidement sanctionnés, ils disparaissent du circuit. Il ne me semble pas que ça fonctionne comme ça dans les médias…
Même la masse anonyme des internautes nous parait finalement un filtre moins déformant, à travers l’algorithme de Google ou les votes des Digg-like, que celui des médias. Mais c’est la faute à Google.
Nous quittons les médias, et la pub nous suit là où nous allons, mais c’est la faute à Google et c’est une spoliations des médias. Permettez-moi un sourire…
Quand la concurrence devient subitement moins amusante…
Seconde ligne de front, car la bataille n’en restera pas là : le prix de la pub ! « Les CPM se sont effondrés (…) Nous ne sommes plus en mesure de payer les journalistes professionnels pour faire leur travail » poursuit notre inénarrable Pierre Conte, chef de la pub chez Le Figaro.
Cette ligne de front n’en est pas moins révélatrice que la précédente. C’est une autre manière d’aborder le refus de la remise en cause des situations acquises, même quand elles ne sont plus acquises, quand on ne s’est toujours pas rendu compte que l’on était plus maître du jeu, car les règles du jeu avaient changé…
La pub en ligne ne rapporte pas grand chose. C’est un fait :
Le revenu publicitaire fourni chaque année par un visiteur unique mensuel varie de 1 à 3 euros [pour les sites de médias, sur internet], contre 20 à 60 euros pour un lecteur de presse écrite.
C’est ce que l’on dit d’ailleurs aux Etats généraux de la presse, comme nous l’apprend Benoît Raphaël, sur son blog Demain tous journalistes ? Et c’est - bien entendu - la faute à Google…
Il est peut-être, en effet, plus difficile de considérer que le prix de la pub, en économie de marché, se régule selon les lois de l’offre et de la demande… Et si les contenus offerts par les éditeurs de presse se vendent mal, c’est peut-être qu’ils ne sont pas si demandés que ça.
Triste loi de la concurrence, que ces messieurs du Figaro et de Lagardère trouvent subitement moins amusante : les contenus qu’ils proposent se trouvent aujourd’hui noyés dans une masse considérable de contenus provenant d’un nombre formidable de sources, et il ne semble pas que leurs contenus sortent du lot tant que ça… Pas au point, en tout cas, de justifier des tarifs publicitaires tellement plus élevés que les autres. Mais c’est la faute à Google.
Les éditeurs de presse refusent tout simplement de se poser la question de ce que vaut leur propre contenu. Ils incriminent le coût de la publicité qui est trop faible, mais ils ne se posent pas la question de ce que le consommateur est prêt à payer pour ce qu’on lui donne. Il feraient pourtant bien de se poser cette question. Car Google a poussé le raffinement publicitaire jusqu’à un point inconnu auparavant : ce qui a changé en ligne, c’est que les publicitaires savent désormais exactement ce qu’ils payent, et ils sont très attentifs à cette question. Et ça, oui, c’est bien la faute à Google !
(Ne surtout pas imaginer que les éditeurs de presse n’avaient pas été, jusqu’à maintenant, très « francs du collier » sur ce sujet avec les publicitaires. Non, surtout pas…)
Quand l’information est devenue tellement abondante sur internet, il est assez logique et prévisible que sa valeur baisse, et du coup celui de la pub qui lui est attachée.
Quand on dispose d’outils d’une précision inconnue auparavant pour mesurer sur quels contenus se porte l’attention des internautes, il est tout aussi logique et prévisible que les publicitaires cherchent à suivre le mouvement, ce qu’ils s’empressent de faire !
Oui mais, geignent les éditeurs, ça ne nous laisse plus assez pour vivre. « Nous ne sommes plus en mesure de payer les journalistes professionnels pour faire leur travail » se lamente notre héros du Figaro. C’est du coup nettement moins amusant, l’économie de marché réglée sur la loi de l’offre et de la demande, n’est-ce pas, Messieurs du Figaro (Dassault) et de Lagardère ? Le problème n’est pas ce que ça vous coûte, c’est le prix auquel on peut le vendre… Mais c’est la faute à Google, bien entendu.
Le problème n’est pas mince, et il mérite en effet d’être posé : que sommes nous prêts à payer pour quelle qualité d’information ? Mais est-ce la question que posent les éditeurs de presse à Google ? Nullement !
Ils souhaitent continuer à faire exactement comme ils font, sans ce soucier de nous un seul instant, sans se demander pourquoi ils en sont arrivés là, c’est à dire pourquoi nous sommes partis, entraînant derrière nous les publicitaires qui nous suivent à la trace, et il leur semble « naturel » d’être payés pour ce qu’ils offrent le prix qu’ils demandent. On pense comme ça, quand on est un patron de média français…
Grappiller une part du gâteau…
Quel est leur objectif ? Le gâteau, bien sûr. Ils ont perdu le leur. Ils voient bien que Google en a trouvé un autre (assez crémeux, faut avouer). C’est donc forcément le leur. Ça ne fait pas de doute. Grands princes, nos éditeurs, en réparation de ce vol, ne demandent qu’un… partage.
Mais partager quoi ? Mais nous bien sûr, nous l’audience, nous les lecteurs ! Rappelez-vous, nous leur appartenons. Rappelez-vous, Google nous a volé à eux. Ils ne demandent que leur bien injustement spolié.
Cette affaire vire à la querelle de marchands de tapis. C’est pitoyable.
Pendant ce temps-là… aux Etats-Unis, le respectable groupe du Los Angeles Times est au bord de la faillite, tandis que le New York Times hypothèque l’immeuble de son siège, et le site pur web HuffingtonPost, insolent, lève 25 millions de dollars. Aziz Haddad, sur Mashable fait le naïf :
Selon AllThingsD, cette levée valoriseThe Huffington Post à 100 millions de dollars. Un montant assez astronomique qui remet sur la table la fameuse question : “Mais comment est-ce possible ? C’est juste un blog !”
C’est sûrement la faute à Google.
A lire aussi sur le web (avis très divers et variés) :
- Eric Scherer (AFP-Mediawatch) : Etats Généraux : Google en position d’accusé
- Emmanuel Parody (écosphère) : Google sous le feu des Etats généraux
- Damien van Acther (Blogging the News) :Il n’y a pas de droit inaliénable au business de l’info (avec une video !)
- Didier Durand (Media & Tech) : Google : la tyrannie publicitaire grâce à l’innondation d’informations (tierces) ?
- Pierre Haski (Eco89) : Entre Google et la presse française, la guerre est déclarée
- Frédérique Roussel (Ecrans) : Qui a peur du gros Google ?
- Jean-Marie Le Ray (Adscriptor) : Jurassic Presse et Google
- Eric Mainville (Crise dans les médias) : Google, un prédateur pour les médias français ?
