J’avais signalé lundi dans ma revue web cette enquête de Yves Eudes parue dans Le Monde sur les blogueurs professionnels français, enfin ces quelques blogueurs qui tentent de le devenir. Il semblerait que le travail du journaliste souffre de quelques imprécisions, voire d’oublis notables, que la blogosphère, bien entendu, s’empresse aujourd’hui de rectifier.
C’est bien fait pour lui. Que ça lui serve de leçon, à lui et à d’autres : les journalistes n’ont plus de monopole de l’accès à la parole publique. Il arrive que ceux qu’ils prennent pour objet d’enquête décident de leur répondre et parviennent à se faire entendre, parce que d’autres encore les écoutent et relaient leurs propos. Ça se passe comme ça, dorénavant, il serait temps de l’apprendre.
Mais c’est aussi un tableau biaisé que le journaliste dresse de son sujet, en oubliant, ce qui aurait sûrement rendu son travail plus crédible, de balayer devant sa propre porte avant de désigner les saletés chez les autres.
On a le droit d’y voir un nouveau signe de désarroi et de crispation de ces journalistes, incapables de réagir de manière lucide et constructive face à une vague qui se lève sur le net et qui est en train d’emporter toute une profession tétanisée.
• Premier oubli, étonnant pour un tel travail dit d’enquête, le plus connu des blogueurs professionnels français, Eric Dupin, de Presse-Citron, n’est même pas cité. Il nous explique pourquoi, et ce n’est pas à la gloire du journaliste :
- Eric Dupin (Presse-Citron) : Profession journaliste
• La blogueuse DeeDee, quant à elle, n’a pas été jetée aux oubliettes après son entretien, mais elle doit aujourd’hui apporter une série de rectifications et de précisions sur des informations inexactes parues à son sujet :
• Cité également, le blogueur Stagueve, de Nowhere Else, se voit quant à lui carrément contraint à une mise au point, tellement la formulation elliptique du journaliste du Monde prête à une interprétation fallacieuse :
Yves Eudes écrit ainsi dans Le Monde :
Nowhere Else s’est imposé dans sa vie comme un instrument de reconversion professionnelle et de promotion sociale : « Je gagne toujours le smic, mais à 30 ans, je me sens libre pour la première fois de ma vie. Je vais aussi toucher les Assedic. »
Ce qui prend un sens tout différent quand on apprend du blogueur que ce financement des Assedic se fait au titre de l’aide à la création d’entreprise (Acre) :
Stagueve :
D’autres ayant pointé du doigt le fait que je perçoive les Assedic et ce bien que je parvienne à tirer des revenus de mon activité blogosphérique (aussi faibles soient ils pour le moment), il me semblait important de préciser que les aides que je perçois sont spécifiques à la création d’entreprise (ACRE).
Etant sur le point de créer une société d’édition Web, ces aides me sont versées dans le but de me permettre de financer mon projet, aides calculées en fonction des revenus générés par mon Blog.
On aurait préféré que le journaliste souligne l’intérêt de cette utilisation des fonds destinés aux chômeurs pour soutenir une création d’emploi dans un secteur économique prometteur, plutôt que cette formulation pour le moins bancale qui ouvrait la voie à des interprétations désagréables et fausses, qui n’ont pas manqué d’arriver… Journaliste, on aura beau dire, c’est un métier.
Un prisme déformant
Stagueve souligne également le prisme quasi déformant placé tout au long de cet article sur la publicité et les rapports des blogueurs avec les régies publicitaires. On aurait aimé que le journaliste signale que le site de son propre journal vit lui aussi en très large partie de la publicité, ce qui finance une partie de son propre salaire de journaliste. Ce qui ne le met pas dans une position si différente du blogueur…
On aurait aimé qu’il remarque également que sur aucun des blogs pros qu’il cite la publicité n’est aussi envahissante et intrusive que sur le site de… son propre journal, qui en devient en conséquence de plus en plus désagréable à lire. Je regrette aussi qu’il n’insiste pas plus sur la très large utilisation que fait son propre journal des publi-rédactionnels, avec des suppléments entiers de plusieurs pages, régulièrement encarté dans la version papier du Monde. Le billet sponsorisé (que j’exècre par ailleurs) n’est pas une invention de blogueurs… ![]()
Bref, cette enquête du Monde aurait probablement mérité que le journaliste balaye aussi devant sa propre porte, avant de dresser un tableau aussi orienté et partial.
Et une fois reconnu que la relation des journalistes avec la publicité n’est pas aussi vertueuse que la posture que le journaliste prend dans son article le laisserait supposer, on aurait enfin pu en venir à ce qui il y a de vraiment différent entre la pratique des blogueurs et celle des journalistes traditionnels : l’interaction permanente avec l’audience, un ton plus simple et direct, une approche plus personnelle, à la fois plus de liberté et de variété dans le choix des sujets, plus de réactivité et d’écoute à l’humeur de son temps, une bien meilleure connaissance et un meilleur usage des nouveaux outils de communication, et surtout beaucoup, beaucoup plus de curiosité.
Il aurait pu voir que dans la grande diversité de la blogosphère, les blogueurs commerciaux et publicitaires partageaient largement ces points communs avec les blogueurs qui ne le sont pas. Dit autrement : par quelque bout qu’on la prenne, c’est l’angle d’attaque de son enquête qui était biaisé et faux, et probablement dès le début, et vraisemblablement car l’enquêteur s’est borné à une simple recherche de la confirmation de ses propres préjugés. C’est du moins ma propre conclusion. Mais si l’auteur souhaite en débattre avec moi, il y a une zone pour les commentaires un peu plus bas dans cette page, et un mail pour me contacter directement, un peu plus bas encore. Ça se passe comme ça dans les blogs, même dans les blogs de journalistes… ![]()
Des journalistes sous surveillance
Il avait peut-être aussi oublié de prendre en compte une nouvelle dimension du monde de l’information d’aujourd’hui : les interviewés disposent aujourd’hui d’un pouvoir nouveau de réponse et de rectification qu’ils n’hésitent pas, on le voit, à utiliser (ce que je n’hésite pas moi non plus à faire quand je l’estime nécessaire).
Le lecteur du Monde, quand il tient un blog, dispose également - et c’est tout aussi nouveau - d’un pouvoir de commentaire qu’il ne se prive pas d’utiliser non plus pour juger du travail des journalistes. Ce que je viens de faire ici. Mais ce que d’autres font aussi en apportant des remarques intéressantes :
- Fabrice Epelboin, pour Read Write Web en français : Profession bloggeur : une grande leçon de journalisme
La blogueur souligne la nervosité croissante, vis à vis d’internet et des blogueurs, de certains journalistes qui se cripsent car ils pressentent, où constatent, qu’une véritable bataille est engagée et que les journalistes du papier sont déjà en train de céder face au web sur le terrain de la presse High-Tech et de la presse féminine. Ce qui n’est qu’un début.
Le retard que la presse et les journalistes accumulent aujourd’hui, vis à vis d’internet, ne fait en réalité que favoriser l’émergence d’une nouvelle concurrence, qui engrange savoir-faire, connaissance du terrain et fidélisation de sa relation à l’audience : et cette audience que ces nouveaux médias du net sont en train de conquérir, c’est celle de la jeunesse, sur qui les médias traditionnels avaient peut-être un peu trop vite compté pour renouveler leur lectorat vieillissant et qui leur fera peut-être défaut quand la bise sera venue.
Ce journalisme-là est tout simplement en train de crever de ne pas être sur le net depuis longtemps déjà, de ne pas en apprendre les règles du jeu nouvelles, d’en découvrir le potentiel formidable (et certains dangers aussi) pour tenter de s’y faire une petite place en partageant avec ceux qui sont déjà là. Il reste sur le bord du chemin à se lamenter, à critiquer ou à ironiser, plutôt que d’apprendre, découvrir, expérimenter, innover… Bref, s’adapter.
Tant pis pour lui.
