Suis-je touché par « la fatigue des blogueurs » dont parle Bernard Poulet dans son livre sur « La fin des journaux » ? Lassitude d’écrire en direct et de s’exposer, lassitude des polémiques et des malentendus, sentiment d’avoir bouclé la boucle, ou tout simplement de tourner en rond ? Une bonne crise d’àquoibonnisme ?
Après avoir décroché du net depuis quelques jours, j’ai écrit tout à l’heure coup sur coup deux billets d’humeur - de mauvaise humeur - que je regrette maintenant. Alors je les retire et j’écris ce billet à la place.
Echapper à la polémique
Le premier s’agaçait de quelques réactions déclenchées, en marge de l’effervescence sur le net contre le projet de loi Hadopi, à la suite de mon billet « Pas de blackout chez narvic ». J’ai lu ça chez Florent Latrive, chez Samuel Laurent, sur Eco89 ou chez Farid Taha. J’avais appelé ce billet « A propos des manifestations en pyjama » et ça revenait à en rajouter une couche dans la micro-polémique, contribuant à détourner encore un peu plus le débat de l’essentiel : Hadopi. Peu importent les moyens de manifester son opposition sur le net, qu’on me laisse seulement estimer que certains ne sont pas très efficaces, ni même utiles. Mais ça n’engage que moi, et je ne comprends pas vraiment que ce soit matière à polémique.
Pour revenir à ce sujet d’ailleurs, lire chez Eolas des aperçus juridiques intéressants sur le projet qui va venir en débat à l’Assemblée.
Versac : « La lassitude est forte »
Deux choses m’ont fait revenir en arrière, après que je les ai lue ou écoutée entre temps cet après-midi :
• Ce très intéressant billet de Nicolas Vanbremeersch (Versac) sur Slate.fr : Seul l’Internet rejette la loi sur le téléchargement illégal, avec un sous-titre encore plus clair : « Hadopi : le web contre le reste des médias ».
Le constat mérite réflexion : le web est vent debout contre le projet Hadopi et ça ne semble avoir aucune conséquence. Les médias traditionnels ignorent ce mouvement et l’opinion s’en fout. Le projet, qui dispose probablement d’une majorité à l’Assemblée, devrait passer sans difficulté (« La loi est dans le sac », sur electron libre).
Versac me sort de la polémique sur les bons ou les mauvais moyens de se mobiliser sur le net, pour renvoyer à un phénomène bien plus grave, source d’un malaise bien plus profond :
Cette absence de mobilisation est symptomatique, non de la déshérence des internautes, mais de l’atonie des corps constitués, des intermédiaires de représentation, des syndicats et associations, qui, pour la plupart, ne sont pas à la recherche de soutiens populaires, d’appels à mobilisations. C’est également symptomatique d’un corps politique également assez protégé de l’opinion, et attendant plus de son leader politique que des citoyens mobilisés. A force de blocages, de manque d’ouvertures, d’autisme, les corps constitués anéantissent l’espoir des citoyens que leurs mobilisations puissent parvenir à quelque chose. La lassitude est forte.
« Quelle politique pour la génération blogs ? »
• Cette réflexion, que je partage, renvoie directement au passionnant débat qui s’est tenu vendredi à l’antenne de RFI, dans l’émission L’Atelier des médias, de Philippe Couve, entre les blogueursQuitterie Delmas, Emmanuel Parody et Eric Mainville, sur internet et la politique, les médias, Hadopi : Emission n°72-4 : quelle politique pour la génération blogs ? (fichier audio de 26mn, et ne pas oublier le bonus de 14 mn, qui poursuit l’échange).
Quitterie Delmas y pointe la désillusion envers la politique institutionnelle (dont elle témoigne elle-même aprèsavoir choisi de se retirer de cette forme d’action). Sa formule est violente et définitive sur le sujet d’Hadopi : les députés « ne me représentent pas ». Moi-même d’ailleurs, est-ce que je crois vraiment qu’il pourrait sortir quelque chose d’acceptable du débat parlementaire ?
On en revient au billet d’Emmanuel Parody sur internet et le malaise des classes moyennes (que j’ai commenté sur ce blog, en le complétant de notes de lecture sur le livre de Louis Chauvel, « Les classes moyennes à la dérive » et sur celui de Camille Peugny, « Le déclassement »).
« L’euthanasie de la classe moyenne des journalistes »
• Ça nous conduit à ce second billet d’humeur que j’ai retiré, dans lequel je m’énervais d’un mauvais article de Xavier Ternisien dans Le Monde, qui ne trouvait pas mieux que de tenter de rallumer la guerre entre blogueurs et journalistes, avec maladresse, en usant plus de poncifs et de préjugés que de véritables arguments.
Répondre à la polémique par la polémique, encore une mauvaise réaction d’humeur, alors qu’il convient peut-être de voir plutôt dans ce billet d’humeur du journaliste du Monde (soyons honnête, il est abusif de qualifier ça d’« enquête ») un même signe d’incompréhension et de désarroi vis à vis de ce qui arrive aux médias traditionnels et aux « journalistes moyens », auxquels Bernard Poulet annonce qu’ils vont être « broyés » par la crise actuelle (« La révolution digitale dans la presse, c’est l’euthanasie à terme de la classe moyenne des journalistes. »)…
Mise à jour (dimanche 21h30) :
A la demande générale de mes lecteurs, ce billet retiréest désormais re-publié. ![]()
Un monde qui se fracture
• On sent bien monter de toutes parts le malaise social, un énervement, une fracture qui s’accentue entre « les gens d’internet » (ceux qui s’y expriment en tout cas) et les médias, entre la population et les élites, qu’elles soient politiques ou médiatiques et même peut-être entre les générations (Louis Chauvel, « Les jeunes doivent-ils dénoncer une rupture du pacte générationnel ? ». Le malaise de tous ceux qui redoutent de perdre quelque chose dans la crise dans laquelle on s’enfonce chaque jour un peu plus.
Quitterie Delmas, Emmanuel Parody et Versac ont probablement raison de voir dans ce débat sur Hadopy un symptôme de ce malaise protéiforme, dont le projet de loi n’est qu’un abcès de fixation pour les blogueurs.
Cette crise économique actuelle se superpose à des mouvements plus anciens et profonds de transformation sociale : trente ans de croissance molle qui ont laminé les classes moyennes et détruit les espoirs de promotion de leurs enfants - chez qui monte aujourd’hui une frustration grandissante -, une révolution technologique pleine d’espoir pour les uns (une nouvelle forme d’organisation sociale et d’expression publique sur le net, laissant imaginer une nouvelle société, ce dont témoigne Quitterie Delmas dans l’Atelier des médias) et pleine d’angoisse pour les autres qui voient s’effondrer un monde et sont plutôt tentés de résister (les industries culturelles avec Hadopi, les journalistes des médias traditionnels qui prennent le net et les blogueurs comme boucs-émissaires).
Ce n’est pas la première fois que j’ai moi-même ce genre d’incertitude et de vague à l’âme (Mort des médias et mutation de la démocratie)…
Des déclassés « entre rébellion et retrait »
Une crainte sourd de tout cela : que ça finisse mal, que tout le monde perde… Les vieux médias et les industries culturelles qui n’arrêteront pas le raz de marée et les jeunes générations à l’horizon bouché, qui redoutent de surcroît de voir se refermer sur internet la « parenthèse enchantée » qui formait leur ballon d’oxygène…
C’est Versac, comme les débatteurs de l’Atelier, qui évoquent avec insistance la « parenthèse » des radios libres de années 80, un espace de liberté qui s’est refermé et qui a finalement accouché de la bande FM ultra commerciale et formatée d’aujourd’hui.
L’étude du chercheur Camille Peugny est très instructive des réactions qu’il a observées chez ces « déclassés » que notre société produit aujourd’hui à tour de bras. Il y en a deux : « la rébellion ou le retrait ». Je vois ces deux tentations partout présentes et souvent mélangées : chez Quitterie Delmas par exemple, chez les journalistes désemparés comme chez les anti-Hadopi du net aussi.
Rébellion ET retrait, c’est également la « philosophie de Tarnac », telle qu’elle s’exprime dans le brûlot « L’insurection qui vient », qui prône pour la jeune génération tout à la fois le retrait sur des micro-communautés en marge de la société et la rébellion envers celle-ci vouée au « pillage » et au « sabotage »…
Pendant ce temps-là, Cassandre…
Ce malaise, c’est aussi Emmanuel Parody qui avertit, sans être pourtant guère entendu, que le véritable enjeu n’est peut-être pas là où on le place, que certains sont en train de manoeuvrer habillement en coulisses pour tirer les marrons du feux : ces distributeurs du net, qui se sont taillé des monopoles en ligne d’une ampleur qu’on n’avait jamais connu auparavant dans l’économie capitaliste.
Ils vont rafler la mise au vieux monde qui s’effondre, et confisquer les espoirs de ceux qui voyaient venir un monde meilleur…
Les cartes sont en train d’être redistribuées et la crise économique accélère probablement le mouvement en facilitant le grand ménage. On risque de sortir tous de la torpeur actuelle avec une énorme gueule de bois. Pendant que certains, eux, gardent leur sang froid et consolident leur position.
Au moins quelqu’un nous aura prévenu : allez donc écouter Emmanuel Parody dans l’Atelier des médias. Ce sera mon lien du week-end, et j’aime autant vous prévenir qu’il est… à l’image de la météo, c’est à dire bien maussade.
