En comparaison du dernier forum de réflexion sur l’avenir du journalisme où j’ai mis les pieds, le tableau n’est finalement pas si différent, mais c’est la conclusion qu’on en tire qui l’est un peu.
Avec un intitulé tout aussi provocateur (« Le web, sauveur ou fossoyeur du journalisme ? »), le débat organisé par le Syndicat national des journalistes (SNJ) m’avait montré des journalistes désemparés.
Cette fois, c’est le Syndicat des professionnels des relations publiques qui invitait, et une grande école de journalisme et de communication qui recevait. L’auditoire de professionnels du journalisme (dont quelques blogueurs émérites : Emmanuel Parody, Hervé Resse ou Julien Jacob) et de la communication (dont un blogueur émérite, lui aussi : François Guillot), ainsi que des enseignants et des étudiants du Celsa, semblait bien loin de découvrir l’ampleur du problème auquel sont aujourd’hui confrontés les journalistes. Mais on a tout de même fini par entrevoir une porte pour une sortie possible de l’impasse d’aujourd’hui… Et encore, la porte n’est pas bien grande et ne laissera pas passer tout le monde.
[Mon compte-rendu ne se prétend pas exhaustif (la vidéo de la réunion sera prochainement mise en ligne), et il se revendique comme subjectif…
Chacun des participants qui viendrait à me lire est invité à faire part de ses commentaires, et les autres aussi !]
Le « grand effondrement » en ligne de mire
C’est peu dire, en effet, que la situation est grave. Les informationsque ramène des Etats-Unis Eric Scherer, directeur de l’analyse stratégique et des partenariats de l’Agence France Presse (AFP), sont tout simplement… « alarmantes ». Les licenciements de journalistes dans les rédactions des médias américains, en cours ou à venir, sont « massifs ». Même si la France est déjà touchée (cf sur novövision : « Presse écrite : la grande crise a commencé »), ce n’est probablement qu’un début…
Valérie Decamp, directrice générale de La Tribune, évoque les réductions d’effectifs dans sa propre rédaction, comme à Libération, Le Monde ou Le Figaro, et elle remarque que TF1 aussi ne va pas très bien…
La perspective, souligne Eric Scherer, c’est bel et bien que la presse suive le chemin de l’industrie musicale, qui « s’est complètement effondrée, perdant la moitié de ses revenus et le tiers de ses effectifs, en cinq ans seulement » !
S’il y a chez les syndicalistes des sujets qui fâchent qu’on préfère éviter, ici, on a décidé de parler clair, et Valérie Decamp s’y connaît : « Il va bien falloir finir par se demander si on a réellement besoin de 400 journalistes pour faire le journal Le Monde »… Sa réponse semble être « non ».
L’information sans journalistes
Et les nouvelles qui viennent du net, ou même de la rue, ne sont pas rassurantes non plus pour les journalistes…
Benoît Sillard, directeur du site Commentcamarche.net, illustre à merveille comment un site de contenu en ligne peut se passer de journalistes. Et ça marche ! Commentcamarche.net reçoit des milliers de questions chaque jour, auxquelles répondent les usagers du site eux-mêmes. La fiabilité et la qualité du contenu est garantie, selon lui, par le sérieux des contributeurs qui répondent en veillant à préserver la réputation qu’ils se sont forgée petit à petit au sein de la communauté qui fréquente le site, et par le contrôle effectué a posteriori par la communauté.
« Nous faisons crédit au contributeur et nous faisons crédit à la communauté. Et ça marche. » Des problèmes rencontrés par l’intrusion dans le système de contributeurs payés par des marques pour défendre leur produits ont été identifiés : « nous avons mis en place des procédures pour empêcher ces pratiques, et l’on peut dire aujourd’hui que nous n’avons pas plus de problèmes de ce genre que n’en ont les journaux eux-mêmes… » Résultats : 6 millions de visites uniques par mois.
Dans la rue, le « cinquième écran »
Ce que nous préparent les penseurs du géant de la publicité et du mobilier urbain JCDecaux, c’est carrément l’ouverture d’un nouveau front de concurrence avec les journaux dans la diffusion de l’information. Ce combat-là ne se jouera pas sur le net, mais dans la rue, sur le « cinquième écran » prévient Albert Asseraf, directeur de la Stratégie de JCDecaux et Avenir, qui vient de réaliser un cahier de tendance, disponible en ligne : « Les audiences dans la ville ».
Les projets à l’étude chez JCDecaux sont bien de faire, demain, des « 800.000 objets urbains » placés par l’entreprise dans les rues du monde entier de nouvelles sources de diffusion d’information (dont sont demandeurs les élus locaux) et de publicité (qui financera tout ça).
Après l’écran de cinéma, de télé, celui de l’ordinateur, du téléphone, c’est la rue elle-même qui devient ce « cinquième écran ».
Et Eric Le Braz, de Newzy, qui anime le débat, de citer des expérimentations en cours qui font des abribus quasiment de mini-kiosques, dotés d’écrans et répondant aux demandes des passants… Dans l’espace urbain, de telles réflexions sont également à l’oeuvre dans les transports en commun, indique Albert Asseraf, selon qui la RATP en vient à se considérer « elle-même comme un média ».
En mars dernier, Eric Le Braz, sur newzy.fr, se projetait en 2020 dans « un monde sans journalistes », que j’avais déjà signalé ici.
Quelle place reste-t-il aux journalistes ?
Dans cet auditoire, il est au moins un débat qui semble être réglé : on ne crie plus haro sur les blogueurs. L’universitaire Valérie Jeanne-Perrier, maître de conférences au CELSA et responsable de la spécialité ressources humaines et communication, relève qu’il existe des blogueurs de haut niveau dans des spécialités où leur production est parfois de meilleure qualité que celle des journalistes.
Et l’universitaire de souligner d’ailleurs que de plus en plus de journalistes s’y mettent aussi, en marge ou dans le giron de leur média principal, en renouvelant le métier lui-même, son approche, son style. Le blogueur-journaliste Hervé Resse relève d’ailleurs que cette nouvelle donne apprend au moins une chose aux journalistes : « la modestie ! »
Mais dans ce tableau, quelle place reste-t-il aux journalistes ? Et bien celle qu’ils se tailleront eux-mêmes, semblent s’accorder à répondre les intervenants. La balle est dans leur camp, c’est à eux de prouver, par la pratique, la plus-value qu’une approche professionnelle de l’information, encadrée par une déontologie, peut apporter dans cette énorme profusion d’information que l’on trouve sur le net.
C’est aux journalistes de se recentrer sur leur approche professionnelle et de la valoriser, souligne Valérie Decamp : une expertise, de l’investigation réelle, la vérification de l’information, la mise en perspective…
Un journalisme en « révolution permanente »
Le journalisme est aujourd’hui condamné à une « révolution permanente » indique Eric Scherer dans le passionnant billet qu’il a mis en ligne sur le site « mediawatch » de l’AFP : « Révolution permanente dans l’économie de l’attention ».
En ligne, tout l’enjeu pour exister, du contributeur de commentcamarche.net, au blogueur et au journaliste, c’est aujourd’hui de se bâtir et de préserver… une réputation. Un combat de tous les jours…
Mais comment financer ? Pour l’information de niche, très spécialisée, des formules associant publicité, abonnements, ressources annexes, pourraient parvenir à trouver un équilibre, peut-être…
C’est pour « l’information généraliste » que l’impasse reste entière, rappelle Eric Scherer, avec cette image parlante : « là où la publicité rapportait sur le papier 10€ aux journaux, sur le net elle n’en rapporte plus que… 10 centimes ! » C’est clairement insuffisant pour financer une grosse rédaction et des reportages à l’étranger…
Ce qui pose bien un problème « démocratique » insiste le journaliste de l’AFP, qui s’émeut de ce qu’actuellement… « tous les grands médias américains ferment leurs bureaux à l’étranger les uns après les autres. »
Si certains journalistes parviennent à tirer leur épingle du jeu, en affrontant « par le haut », par la plus-value professionnelle qu’ils peuvent apporter à l’information, la concurrence effrénée qui règne sur internet pour émerger de la masse, cette bataille fera des morts dans les rangs de la profession… et il n’est pas dit que le citoyen, lui, sorte gagnant de l’affaire…
