Hubert Guillaud, sur le blog Le Romanais, se livre à une très intéressante analyse comparée du traitement d’un même faits-divers par les médias, à la manière de celle que j’avais tentée ici récemment.
Je m’étais intéressé à un meurtre d’un détenu de la maison d’arrêt de Rouen (Seine-Maritime) par son codétenu. Hubert s’intéresse à une course poursuite entre policiers et voleurs de voiture, à Romans-sur-Isère (Drome), qui se terminera par un accident mortel.
Les conclusions auxquelles il arrive sont assez différentes de celles que j’avais pu tirer du cas que j’avais observé. Cet exemple met surtout en évidence que ce n’est pas seulement la presse qui est malade, et qu’elle n’est pas seulement touchée par un mal économique. C’est l’information qui est en crise…
Lire sur place l’analyse détaillée du traitement médiatique de ce faits-divers, par les médias locaux, nationaux et son échos dans les blogs ou commentaires sur internet. Je retiens la conclusion d’Hubert :
Le fait divers à l’heure d’internet
Je tire 3 enseignements de cette mise en perspective.
• Le meilleur traitement n’est pas local ! De la parole officielle à la presse locale, le traitement local ne veut pas dire proximité avec sa population. France 3 ou Le Dauphiné le montrent bien. La presse locale qu’on voit ici semble malade, incapable de travailler véritablement le terrain, perdue par sa connivence avec ses sources d’information locale (la police, les édiles…), jusqu’à être très loin de la population. Quant aux édiles, perdus dans les affres de la communication, ils veulent imposer un discours sans même prendre le temps d’écouter. Chahutés par la population, on voit bien que les locaux peinent à répondre aux clameurs de sa population. L’interrogation d’Henri Bertholet, maire de Romans, que rapporte Le Monde me semble emblématique : “Le dialogue est très compliqué. Pourquoi en arrive-t-on à cette rupture ? Pourquoi toute autorité est suspecte ?”
• Que le 2.0 n’apporte pas grand chose au commentaire de fait divers, au contraire. Sur les centaines de commentaires présents sous la plupart des articles, tous sont si réactionnaires qu’on finit par se demander pourquoi on les parcours. On a vraiment l’impression de plonger la tête dans la poubelle de l’information spectacle. On voit qu’ils sont plutôt le fait de personnes distantes, éloignées des évènements, que de proches. Le quartier de la Monnaie ne s’exprime pas sur le net. Les outils du web 2.0, en ne permettant d’entendre qu’une voix, se décrédibilisent d’eux-mêmes.
• A contrario, le journalisme spécialisé ou généraliste (non local) est le souffle d’air du traitement de l’information locale. Souhaitons que les difficultés de la presse à transformer son modèle économique ne fasse pas disparaître trop vite la presse généraliste comme l’annoncent quelques tristes Cassandre
. En local, on risque d’avoir de plus en plus besoin de ce type de média là.
J’ajouterais, dans la perspective des Etats généraux de la presse qui se tiennent en ce moment, que cet exemple pointe des problèmes importants du traitement de l’information et d’internet, qui ne semblent pas mis en avant dans la réflexion en cours :
• La présence de journalistes professionnels s’est révélée indispensable pour faire apparaître la vérité des faits dans cette affaire, et cette transparence était indispensable au retour au calme.
• Mais la qualité du traitement journalistique apparaît très différente selon les médias. « La presse locale qu’on voit ici semble malade » souligne Hubert. C’est la presse nationale qui a « fait le travail » (RTL et Le Monde).
• J’y vois une belle illustration qu’on ne saurait réduire les difficultés de la presse à la question économique (diffusion, distribution, concentration !), il y a aussi des problèmes politiques, de pratique et d’éthique professionnelles.
• On soulignera que la « proximité » des journalistes locaux avec « le terrain » n’est en réalité nullement une garantie de qualité de leur travail. L’autocensure et la « révérence » envers les autorités, voire des connivences, nuisent considérablement à leur indépendance. On pourrait, assurément, constater le même genre de problèmes de « trop grande proximité » dans bien des secteurs de l’informations spécialisée (information économique et politique notamment).
• L’internet du web 2.0, le « web des gens », des non-professionnels, ne présente pas du tout, dans cette affaire, une alternative crédible au traitement professionnel de l’information (qui n’est lui-même, de plus, pas pleinement satisfaisant). Pas de « journalisme citoyen » qui vaille dans ce cas…
• La parole « des gens » qui s’exprime en ligne (dans les commentaires des sites de presse) n’est pas du tout représentative de l’ensemble de la population (elle est, de plus, purement « réactionnelle » et traduit une grande accumulation de frustrations sociale qui ne parvient à s’exprimer autrement). Toute une partie de la population, celle de l’intérieur de la cité, est quasi invisible en ligne : on ne connaît - un peu - son sentiment que par l’intermédiaire des journalistes professionnels qui sont allés le recueillir.
Cet exemple devrait inciter le monde de l’information, et l’ensemble de la société, à ouvrir un débat bien plus fondamental que celui qui semble se profiler dans ces Etats généraux de la presse. Ce n’est pas la presse qui est malade, c’est l’information…
On ne peut réduire ce débat à l’incapacité des propriétaires et patrons de presse, comme de la profession des journalistes, à se remettre en cause. Et le développement d’alternatives sur internet à ce journalisme professionnel moribond, incapable de se réformer, montre aussi clairement ses limites…
C’est bien d’Etats généraux de l’information dont nous avons besoin, et pour répondre d’abord et avant tout à cette question : de quelle information avons nous besoin dans notre société pour assurer son fonctionnement et quels sont les moyens à mettre en oeuvre pour y parvenir ?
