La ministre de l’Intérieur Michèle Alliot-Marie et ses services policiers ont jugé utile d’attirer mon attention - et pas seulement la mienne - sur un petit livre dont la parution m’avait échappé et qui est devenu du coup le plus inattendu des succès de librairie de la fin d’année 2009 :
« L’insurrection qui vient », Comité invisible, éditions La Fabrique, 2007, 7 €.
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Le livre doit grandement son succès au fait qu’il ait été présenté comme une pièce à conviction à la charge des personnes soupçonnées de sabotage de lignes SNCF en novembre dernier : le livre, qui appelle à l’insurrection, ne prône-t-il pas, en effet (p. 100 et 101) :
Pour la méthode, retenons du sabotage le principe suivant : un minimum de risque dans l’action, un minimum de temps, un maximum de dommages.
Saboter avec quelque conséquence la machine sociale implique aujourd’hui de reconquérir et réinventer les moyens d’interrompre ses réseaux. Comment rendre inutilisable une ligne de TGV, un réseau électrique ? Comment trouver les points faibles des réseaux informatiques, comment brouiller des ondes radios et rendre à la neige le petit écran ?
Ce livre subversif ayant été trouvé en possession des suspects, voilà bien la preuve (Petit rappel historique en note de ce qu’il convient désormais d’appeler « l’affaire de Tarnac »… [1] ).
Diabolisé par la police, discrédité par les gauchistes
Pour l’éditeur de « L’insurrection qui vient », Eric Hazan, dans un entretien avec le journaliste Olivier Bailly, le 12 décembre sur Agoravox : « Il n’y pas eu [dans la presse] une vraie critique de ce livre… »
La presse s’est bornée à parler de « manuel insurrectionnel », de « bréviaire anarchiste », sans aborder le fond, à part, peut-être, Marc Cohen, sur Causeur, qui cite à l’appui des « vrais militants de la vraie ultragauche » (si, si ! Il en connaît.) :
Cette pseudo pièce à conviction n’est hélas qu’un inoffensif conglomérat de banalités toninégristes, bourdivines ou ségolénistes, cimentées par une ignaritude sans bornes, qui n’appelle donc qu’une franche rigolade, suivie d’une sévère correction.
Diabolisé par la police, discrédité par les gauchistes… Circulez, il n’y a rien à voir, et refermez-moi ce bouquin SVP.
Pas si vite ! Ce livre est bien plus intéressant qu’on ne veut bien le dire. Tout d’abord il est fort bien écrit avec un ton et un style original, je souscris aux remarques d’Eric Kazan à ce sujet, dans l’interview citée. Je suis aussi très loin d’y voir, à la différence de Marc Cohen, la moindre trace d’« ignaritude ». Bien au contraire. Ce texte s’inscrit manifestement, même s’il ne le dit pas, dans une culture politique ancienne (dont il n’est pas inutile de mettre en évidence les filiations) pour en proposer toutefois une lecture relativement nouvelle.
Un néo-gauchisme, critique du gauchisme
Je comprends bien que cette nouveauté dérange les vieux gauchistes (ceux que Marc Cohen nomme « les vrais »), car le discours politique du « Comité invisible » les attaque frontalement et les ravale carrément au rang d’alliés objectifs de leur propre ennemi désigné, ce qui doit en effet être agaçant :
Les milieux militants (…) ne sont porteurs que du nombre de leurs échecs, et de l’amertume qu’ils en conçoivent. Leur usure, comme l’excès de leur impuissance, les ont rendus inaptes à saisir les possibilités du présent. On y parle bien trop, au reste, afin de meubler une passivité malheureuse ; et cela les rend peu sûrs policièrement. Comme il est vain d’espérer d’eux quelque chose, il est stupide d’être déçu de leur sclérose. Il suffit de les laisser à leur crevaison.
Tous les milieux sont contre-révolutionnaires, parce que leur unique affaire est de préserver leur mauvais confort.
« L’insurrection qui vient » est donc bien une critique radicale du gauchisme, mais elle émane - c’est probablement là que le bât blesse - d’une sorte… de néo-gauchisme, qu’on pourrait même qualifier de gauchisme post-nucléaire . Un gauchisme qui n’attend nullement l’avènement d’un nouveau Mai 68, mais se prépare à vivre dans ce monde qu’il voit venir aujourd’hui et qui ressemble bien plus à celui de Mad Max que le quartier Latin au printemps !
Si la critique sociale du « Comité invisible » est beaucoup plus radicale que celle du gauchisme des années 1970, puisqu’elle annonce, et même appelle, « la fin de la civilisation occidentale » bien au delà d’un simple dépassement du capitalisme, l’origine de cette analyse puise bien - sans le dire - aux mêmes sources que le gauchisme, ce en quoi je m’autorise à la qualifier de néo-gauchisme.
Reprenant la définition de Richard Gombin [2] du gauchisme comme une alternative révolutionnaire au marxisme-léninisme (le marxisme, en quelques sortes, « doublé par sa gauche »), on retrouve dans le néo-gauchisme du « Comité invisible » tous les éléments fondateurs de ce gauchisme des années 70 :
- la rupture de la filiation philosophique et historique avec le mouvement révolutionnaire de la première moitié du 20e siècle, dominé par le marxisme et la révolution russe, dont l’échec est constaté,
- le déplacement du discours de la critique sociale de l’analyse strictement économique du marxisme vers une « critique de la vie quotidienne » (Henri Lefebvre), intégrant notamment la critique de la société de consommation et des nouvelles formes d’aliénation de la société moderne,
- le rejet du rôle du parti révolutionnaire comme « avant-garde éclairée du prolétariat » et de la « dictature du prolétariat » au profit d’un « communisme de conseils » et « de conception “autonomistes” de la révolution et de la gestion de la société socialiste » (Richard Gombin).
« L’extinction d’une civilisation »
Mais ces trois éléments sont encore plus prononcés chez « nos » néo-gauchistes que chez « nos » anciens :
- la rupture de la filiation est si radicale qu’il n’est plus fait aucune référence aux mouvements révolutionnaires du 20e siècle (dont on sent bien pourtant que les auteurs maîtrisent les concepts et le jargon si spécifique : il leur échappe ainsi une « fausse conscience » à la page 54, et un « Tout le pouvoir aux communes » à la page 123, qui est une référence transparente à la Révolution russe : « Tout le pouvoir aux soviets »…). Les références historiques sont volontairement antérieures (1789, 1848, 1871).
- la critique sociale « de la vie quotidienne » est élevée au rang de critique « de la civilisation » occidentale, qui aliène les identités individuelles, dissout les relations sociales et détruit la nature. La critique va du rejet du travail à celui de l’économie, de l’urbanisme, de l’environnement, de l’Etat, de la nation, et enfin de la civilisation. Les traces de situationnisme sont clairement repérables, de même que l’influence de Pierre Bourdieu, qui n’est pas cité, mais évoqué plusieurs fois de manière transparente (on s’en inspire directement et on le stigmatise en même temps) :
À ce stade, une contestation strictement sociale, qui refuse de voir que ce qui nous fait face n’est pas la crise d’une société mais l’extinction d’une civilisation, se rend par là complice de sa perpétuation. C’est même une stratégie courante désormais que de critiquer cette société dans le vain espoir de sauver cette civilisation.
- le rejet du parti et de la bureaucratie révolutionnaire (trotskistes compris) conduit le « Comité invisible » à se présenter clairement comme « anarchiste », et à en prôner la forme spécifique d’anarchisme communiste (par différence avec un anarchisme « individualiste » à la Stirner, « mutuelliste », à la Proudhon, ou « collectiviste », à la Bakounine). C’est donc bien plutôt un « anarchisme communiste » à la Kropotkine, fondé sur la libre association par affinités, au sein de « communes ».
Un anarchisme communiste et spontanéiste
Cet anarchisme est fortement « spontanéiste » (et l’on retrouve là encore une influence clairement gauchiste - version 70’s - du « maoïsme spontanéiste », ou « mao spontex » de Mai 68), mettant l’accent sur « l’auto-organisation », notamment « locale », et se refusant volontairement à la théorisation de son action (p. 114) :
Il n’y a pas à poser une forme idéale à l’action. L’essentiel est que l’action se donne une forme, qu’elle la suscite et ne la subisse pas.
Le refus du vote, même dans les assemblées générales, est affirmé. La coordination des « communes amies » (les différents groupes anarchistes constitués de par le monde) est assurée par « communication horizontale, proliférante ». La décision collective est présentée comme une sorte de phénomène émergent et spontané :
Si l’on parvient ainsi à déchirer ce fantasme de l’Assemblée Générale au profit d’une telle assemblée des présences, si l’on parvient à déjouer la toujours renaissante tentation de l’hégémonie, si l’on cesse de se fixer la décision comme finalité, il y a quelques chances que se produise une de ces prises en masse, l’un de ces phénomènes de cristallisation collective où une décision prend les êtres, dans leur totalité ou seulement pour partie.
Un discours antisocial, générationnel, pessimiste et minimaliste
La filiation du « Comité invisible » est donc manifeste avec le gauchisme des années 1970, même si elle est dissimulée sous la revendication de l’anarchisme, et débouche sur une critique radicale de ce gauchisme accusé d’impuissance et même de collusion avec l’ordre établi. Mais ce néo-gauchisme s’écarte très nettement de ce passé, par plusieurs aspects importants qui font l’originalité, à mon sens, de cette nouvelle « vision » révolutionnaire du 21e siècle. Le discours du « Comité invisible » se revendique lui même comme un discours générationnel, il est fondamentalement pessimiste et se replie sur un avenir minimaliste. Il est enfin marqué par une profonde nostalgie existentialiste, teintée de romantisme désespéré.
Les auteurs de ce « Comité invisible » affichent en effet clairement qu’ils tiennent un discours générationnel, un discours de la jeune génération d’aujourd’hui, par opposition à l’ancienne, et même en opposition avec elle. Les « vrais gauchistes » de Marc Cohen ne s’y trompent pas, d’ailleurs, en reprochant aux auteurs « la volonté d’exprimer la révolte d’un public très restreint : les djeuns ». Le « Comité invisible » est en effet clair à ce sujet :
Nous appartenons à une génération qui (…) n’a jamais compté sur la retraite ni sur le droit du travail, encore moins sur le droit au travail. Qui n’est même pas « précaire » comme se plaisent à le théoriser les fractions les plus avancées de la militance gauchiste, parce qu’être précaire c’est encore se définir par rapport à la sphère du travail, en l’espèce : à sa décomposition. Nous admettons la nécessité de trouver de l’argent, qu’importent les moyens, parce qu’il est présentement impossible de s’en passer, non la nécessité de travailler. D’ailleurs, nous ne travaillons plus : nous taffons. L’entreprise n’est pas un lieu où nous existons, c’est un lieu que nous traversons. Nous ne sommes pas cyniques, nous sommes juste réticents à nous faire abuser.
Qui plus est, le discours du « Comité invisible » n’est pas un discours de mobilisation sociale, mais bien au contraire un discours de « démobilisation » (p. 37), qui confine au séparatisme social, qui est - au sens propre - antisocial :
S’organiser par-delà et contre le travail, déserter collectivement le régime de la mobilisation, manifester l’existence d’une vitalité et d’une discipline dans la démobilisation même est un crime qu’une civilisation aux abois n’est pas près de nous pardonner ; c’est en effet la seule façon de lui survivre.
« Piller, cultiver, fabriquer »
Le projet du « Comité invisible » est bien de s’organiser pour faire face à la fin du monde. Non de renverser l’ordre social, car il serait d’ores et déjà « décomposé ». Il suffira d’accélérer un peu sa destruction finale par « l’insurection qui vient » en se préparant, comme dans Mad Max, à « lui survivre »…
Ces nouveaux anarchistes doivent dont « se trouver » (titre du chapitre 8) pour pouvoir « s’organiser » (chap. 9) en « communes », pour préparer la résistance collective face au chaos qui vient. Cette organisation est minimaliste et basée sur « l’autosuffisance » . Les images évoquées sont celle des « jardins », des « ateliers » et des « épiceries ». On sent, au choix, l’influence du « small is beautifull », d’une forme de retour à la terre - et au Larzac - des années 1970, voire un vieux retour du « communisme agraire » du 19e siècle.
Face à la société, la délinquance est encouragée, et même « le pillage », « la fraude » (escroquerie aux assurances sociales). Le coup de main et la « débrouille », l’économie « au noir », inspirés des « savoir-faire des bidonvilles », comme mode de vie acceptable, même si transitoire, car une fois les supermarchés d’alimentation pillés, il faudra produire soi-même… Dans ce monde, il faudra aussi « être armé », même si le groupe affiche une sorte de pacifisme de dissuasion. Il faudra aussi organiser des « zones d’opacité », propices à la clandestinité.
Le programme est résumé d’un slogan clair : « Piller, cultiver, fabriquer ».
L’imminence de la catastrophe
Ce discours fait preuve d’un pessimisme fondamental, et fait clairement référence au mouvement punk (dès la première page). Les membres du « Comité invisible » vivent dans « le sentiment de l’imminence de l’effondrement » .
Ils expriment aussi une forme de nostalgie existentialiste, presque romantique, d’un monde où l’on « existe », où l’on « éprouve » des « sentiments », un monde de « vérité », où l’on se reconnaît par l’« amitié »… Le reproche de fond, plusieurs fois répété, envers la société contemporaine est qu’elle empêche les gens d’« exister ». Le thème n’est jamais vraiment développé, mais il affleure de manière récurrente tout au long du livre. A cette nostalgie répond une forme de romantisme du chaos, du « néant » et du « champ de ruine » qu’est déjà la société actuelle, ou qu’elle sera bientôt.
Le modèle est évoqué sans cesse comme celui de l’avenir, il est présenté comme inéluctable et même souhaitable : les émeutes françaises de 2005 généralisées à l’ensemble de la planète, attisées par les membres de ces « communes amies », « auto-organisées » et « auto-suffisantes », dispersées de par la monde et reconstruisant, entre elles et pour elles, sur les décombres fumants du monde, un nouvel avenir qui permettra enfin à chacun d’« exister ».
Ce serait, à mon sens, une faute de repousser ce discours d’un revers de la main en le ridiculisant, comme d’en faire une quelconque preuve à conviction dans une affaire douteuse. Il faut au contraire en reconnaître l’originalité et la cohérence et s’interroger sur sa capacité réelle à convaincre certains jeunes aux marges désespérées d’une société qui s’enfonce bel et bien dans la crise.
L’intellectualisation de la violence et sa justification politique ne sont pas des nouveautés. Mais il faut, j’en suis persuadé, observer de très près cette résurgence, présentée sous une forme réactualisée, à destination spécifique de la jeunesse, ne serait-ce que pour voir si elle prend ! Les émeutes de 2005 n’ont pas produit de discours politique consistant. « L’insurrection qui vient » entend donner un cadre théorique et un programme politique, même s’il est minimaliste, aux émeutes qui pourraient venir. Ça mérite qu’on s’y intéresse sérieusement à mon avis.
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