Le consommateur est devenu l’éditeur de l’info
David Carr donne quelques exemples illustrant le fait que les médias ont perdu le contrôle de la diffusion de l’information au profit des consommateurs, et ils les encourage à s’adapter à la nouvelle donne en libérant leurs contenus.
David Carr, dans le New York Times (10 août 2008) : « The media equation. All of Us, the Arbiters of news » (« L’équation des médias. Nous tous, les arbitres de l’info »)
Pour David Carr, la maxime prêtée à un vieux journaliste conseillant un débutant : « C’est nous qui décidons ce qui est l’actualité », reste valable, sauf qu’une petite chose a changé, « le sens du pronom » :
« Oui, nous décidons ce qui est l’actualité pour autant que “nous” inclue désormais tous les êtres humains équipés d’une souris, d’une télécommande ou d’un téléphone cellulaire. »
Et il en tire la conclusion que les médias doivent cesser de placer des « pare-feu » ou des « ceintures de chatesté » à la libre diffusion de leurs contenus en ligne, comme la chaîne NBC a tenté de le faire avec la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de Pékin.
La chaîne, propriétaire des droits de diffusion exclusif pour les Etats-Unis, a opté pour une diffusion en différé à une heure de grande écoute. Et elle s’est lancée dans une chasse à toutes les diffusions « pirates » sur le web précédent la sienne, « qui était vouée à l’échec, car non seulement l’information veut être libre, mais ses consommateurs sont rusés, connectés, et trouvent toujours un moyen de contourner les défenses que l’on met en place. »
D’ailleurs, la diffusion « officielle » n’en a même pas souffert, puisque l’émission à attiré une audience moyenne de 34,2 millions de téléspectateurs, un record pour une cérémonie d’ouverture aux Etats-Unis.
« Ces dernières années, le point de contrôle s’est déplacé. Les consommateurs n’attendent plus seulement une expérience des médias personnalisée ; ils l’exigent comme une condition de leur engagement. »
« Parfois, l’algorithme du consommateur ne se contente pas de guider le choix du moment ou de la plate-forme, il conduit le processus d’information lui-même », remarque même David Carr en rappelant les récents déboires de l’ancien candidat à la présidence John Edwards.
Les médias « mainstream » avaient largement passé sous silence une affaire d’infidélité conjugale. « Mais le public ne l’entendait pas ainsi. Armées de leurs propres mégaphones, des sources non-traditionnelles ont poussé cette histoire partout sur le web, jusqu’à ce qu’elle éclate, et que Mr. Edward aille finalement chez ABC News pour dire que c’était vrai. » D’ailleurs, lorsque sa femme s’est exprimée à son tour, c’est sur un site web (Daily Kos) qu’elle l’a fait.
Pour David Carr, « la souris et la télécommande ont transformé le consommateur en éditeur et producteur ».
On a encore besoin des éditeurs en ligne
Jeff Jarvis se demande à quoi bon conserver tous ces éditeurs qui peuplent encore les rédactions des médias américains, puisqu’on peut désormais se passer d’eux.
Sauf qu’ils pourraient justement jouer un nouveau rôle qui manque aujourd’hui sérieusement en ligne : rajouter des liens dans les contenus, organiser les communautés, devenir le gentil coach qui veille sur les réseaux.
Jeff Jarvis (BuzzMachine) sur The Guardian : « Are editors a luxury that we can do without ? » (« Les éditeurs sont-il un luxe dont on peut se priver ? »)
Note : « Editeur » est à prendre ici dans l’usage anglo-saxon du terme. Il désigne un journaliste chargé du superviser et d’éditer les articles rédigés par les rédacteurs d’un journal. Dans l’organisation française de la presse ce rôle est partagé entre les rédacteurs en chef et les secrétaires de rédaction.
« Je ne dis pas que les éditeurs de toutes sortes ne remplissent pas de précieuses fonctions : donner du sens, corriger les erreurs, arranger la grammaire, couper pour ajuster, planifier la couverture, faire des choix d’informations. C’est dit : les éditeurs ont une valeur. »
Mais en ligne ? On a tendance à publier d’abord, on modifie ensuite. Pour Jeff Jarvis, sur son blog, ses lecteurs sont ses éditeurs, et l’idée d’éditer chaque virgule apparaît futile. En ligne on n’a pas besoin non plus d’éditeur pour la mise en page, on utilise des gabarits simples que tout le monde peut remplir. Il n’y a pas de pénurie de place, seulement une pénurie d’attention.
« Et puis, vu que la plupart des lecteurs en ligne, sur la plupart des sites d’actualité “zapent” la page d’accueil et son “packaging” réalisé par l’éditeur - pour aller directement aux articles par une recherche ou des liens - on peut se demander si on a encore besoin d’éditeurs pour choisir les informations. »
« Sur son blog, Steve Smith, éditeur à la Spokesman-Review, dans l’État de Washington, a écrit une élégie pour “le bison de l’ère de l’information”, le “newspaperman”. “Je suis parmi les derniers d’une race en train de mourir”, dit-il. Dans une rubrique de Roy Greenslade pour le Evening Standard, le directeur général du City AM, Lawson Muncaster, déclaré : “Je crois que la fonction de subediting est obsolète.” Greenslade prédit que la transition vers l’extinction va d’abord passer par l’externalisation du subediting, comme les journaux sont en train de le faire aux États-Unis et au Royaume-Uni. »
« Pas si vite. Il y a encore un rôle pour les éditeurs, mais il change. Il y a un besoin d’ajouter du contexte et remplir les trous dans la compréhension - en utilisant des liens. Comme nous sommes passés d’une économie de la pénurie dans les médias à une économie de l’abondance, il y a une besoin d’organiser (to curate ?) : trouver les meilleurs et les plus brillants parmi une offre infinie de témoins, commentateurs, photographes et experts. Alors que l’information devient collaborative, c’est aux éditeurs qu’il revient d’assembler des réseaux parmi le personnel et le public ; ce qui fait d’eux des organisateurs de communauté. Je pense aussi que les éditeurs devraient jouer les éducateurs, contribuant à améliorer le fonctionnement du réseau. »
« Les éditeurs sont un luxe que nous devons payer. Mais comme leur emploi change, leur caractère doit changer aussi. Les éditeurs vont devenir de gentils coach dont le travail consiste à veiller au bien dans le monde du web. Ils doivent être gentils. Sur cette base, certains pourraient choisir de se supplicier eux-mêmes. »
Laurent me signale un site qui met déjà en oeuvre cette politique : blogs.com, un « nouveau service de Six Appart qui vous aide à découvrir le meilleur des blogs » et dont la sélection est effectuée par « une équipe d’éditeurs qui sillonnent le web tous les jours ».
Les liens externes sont l’âme du web
Tim O’Reilly voit se développer sur certains sites une pratique consistant à multiplier dans les articles les liens internes au site au détriment des liens externe. Il met en garde contre les dangers d’une telle stratégie qui va à l’encontre de la logique du web et ne peut se justifier que lorsqu’on a du contenu à placer au bout de ces liens vraiment plus intéressant que ce qu’on trouve ailleurs.
Tim O’Reilly, sur O’reilly radar (18 août 2008) : « Is linking to yourself the Future of the Web ? » (« Se lier soi-même, c’est ça le futur du web ? »)
Tim O’Reilly relève que, sur plusieurs sites qu’il consulte (TechCrunch, New York Times), se sont multipliés récemment les liens internes au site, placés dans les articles, au détriment des liens externes. Il note que le professeur de journalisme Jay Rosen fait la même remarque au sujet du New York Times, alors que parfois un lien serait même essentiel pour l’article.
« Je comprends la valeur de placer des liens vers les autres articles de son propre site - tout le monde fait ça - mais faire ça de manière exclusive c’est une petite déchirure dans le tissu du web, une petite déchirure qui va s’élargir si on ne s’y oppose pas. »
« Presque tous les organes de presse traditionnels n’offrent que leur propre contenu, rejetant le rôle d’agrégateur comme une invitation aux lecteurs à quitter leurs sites. »
« Quand cette tendance se propagera (et je dis bien “quand” et non pas “si”), ça va devenir une taxe sur l’utilité du web, qui doit être contrebalancée par l’utilité de la page (où l’on se trouve). Si elle est réellement bonne, avec un paquet de données utiles que l’on ne trouvera pas facilement ailleurs, ça peut-être une taxe acceptable. En réalité, ça peut même être bénéfique et un bon moyen d’accroître la valeur du site pour ses lecteurs. Mais si c’est uniquement conçu pour capturer des clics supplémentaires, ce sera une dégradation de la monnaie fondamentale du web. »
« J’aimerais bien donner deux lignes directrices pour tous ceux qui adoptent cette stratégie de se lier soi-même : s’assurer qu’il n’y a pas plus de 50% des liens sur une page qui ramènent vers votre site (et ce nombre est peut-être même trop élevé), s’assurer que les pages que vous pointez au bout de ces liens soient vraiment plus valables que n’importe quel autre lien externe que vous auriez pu fournir. »
« Le web est un excellent exemple de système qui fonctionne parce que la plupart des sites créent plus de valeur qu’ils n’en capturent. »
Katherine Thompson, sur The Editors Weblog (18 août 2008), signale d’ailleurs en Grande-Bretagne « les expériences de la BBC avec les liens externes »
Il s’agit d’une expérimentation sur quatre semaines, uniquement sur le site britannique de la BBC, consistant à développer les liens dans le corps des articles, vers le site BBC News, mais également vers d’autres sources externes, telles que Youtube, Wikipedia, Flickr, ou d’autres organes de presse.
Steve Herrmann, éditeur de site web de BBC News indique à propos de cet essai : “Nous voulions inclure ces sources, car elles favorisent le partage de contenu, ont un énorme éventail de contenu de pertinence éditoriale potentielle, sont techniquement facile à travailler et nous voulions également évaluer vos réflexions sur le fait de nous relier à ces sources générées par les utilisateurs.” "
- On a déjà évoqué ici les difficultés des médias en ligne français, eux-aussi, à proposer des liens externes dans les articles mis en ligne sur leur site : in « Quand l’info devient liquide… », lire « Sortir des cul-de-sac en ligne » (mars 2008)
Nous avons besoin maintenant de filtrer nos filtres
Pour Josh Catone, l’enjeu de l’information en ligne aujourd’hui ce sont les outils de filtrage sociaux. Reconnaissant les insuffisances des outils de première génération, tels Digg, Reddit, Delicious, etc., car il sont basés essentiellement sur la popularité des contenus, il observe l’émergence d’une deuxième vague d’outils de filtrage de l’information, qui tentent d’appliquer un tri basé sur la crédibilité et la fiabilité de l’information.
Josh Catone, sur sitepoint.com (19 août 2008) : « The Future of News Filtering : By Credibility ? » (« Le futur du filtrage de l’information : la crédibilité ? »)
« En mai dernier, mon ancien collègue Corvida prédisait que les filtres sont la prochaine étape logique pour les médias sociaux. Les sites de médias sociaux comme Digg, Reddit, Delicious et Techmeme sont d’ailleurs eux-mêmes des filtres - filtrant l’actualité et les informations en fonction de ce que vos lecteurs et les autres rédacteurs estiment valable et intéressant. Mais ces sites de médias sociaux sont devenus eux-mêmes une partie du problème de la surcharge d’information (information overload, envoyant tellement d’information que, comme le prédit Corvida, nous allons avoir bientôt besoin de filtrage pour notre filtrage. »
« Mais au moins une chose est claire dans mon esprit : le filtrage est l’avenir de l’information. Le fondateur de Y Combinator Paul Graham a récemment dit que les sites de filtrage de l’information comme Digg et Reddit n’étaient“que le début” de la prochaine évolution des sites web de distribution de l’information. Graham lance aux innovateurs du web un défi de mettre au point un nouveau type de sites d’information qui pousse plus loin la diffusion de l’information. “L’information va se transformer de manière significative dans un environnement plus concurrentiel du web”, écrit-il. »
« Deux sites pensent que la prochaine vague de filtrage de l’information sera moins basée sur la popularité et plus sur une mesure de la crédibilité. Le problème que de nombreux utilisateurs rencontrent avec les sites de médias sociaux comme Digg et Delicious c’est qu’ils récompensent plus la popularité qu’ils ne mettent réellement en valeur le meilleur contenu. Deux startups, NewsCred, qui est censée être lancée demain, et NewsTrust, qui a déjà quelques années, visent à trier l’information sur la crédibilité et la fiabilité plutôt que sur sa popularité. »
« Pour l’essentiel, les deux sites fonctionnent sur le même principe - les utilisateurs notent les informations selon qu’ils estiment que cette information est ou n’est pas crédible et fiable. C’est différent de la manière de procéder des autres médias sociaux, où les votes positifs ou négatifs [“up or down”] relèvent de critères personnels - ça peut être la crédibilité, ou ça peut-être le côté cool, ou parce que les copains du votant ont déjà voté pour l’article. »
« Si le principe est le même, le mécanisme de vote de Newstrust est plus complet. NewsCred opte pour l’approche simple - chaque article tiré d’une sélection pré-établie de sources (sites d’information et blogs), peut être “crédité” ou “discrédité”, ce qui permet d’établir un score de crédibilité pour cet article. Newstrust a une approche plus vaste. Les articles sont notés de une à cinq étoiles, dans 11 catégories, incluant l’équité, l’équilibre, le contexte, l’importance, le style et la confiance. Les notes individuelles sont combinés, avec un calcul de moyenne, pour une note globale sur l’article qui, en théorie, reflète l’ensemble de ces facteurs. »
« Les sites permettent aux utilisateurs de commenter les articles et d’ajouter de nouvelles informations et des sources. NewsCred permet également à l’utilisateur de personnaliser les sources auxquelles il donne la priorité dans la constituons de sa page principale, donnant aux utilisateurs un ensemble de filtres pour réduire le flux d’informations. »
L’avantage de NewsCred est sa faible barrière à l’entrée des utilisateurs et sa facilité, mais le système de NewsTrust est probablement meilleur car plus susceptible de fournir un résultat précis. Ces deux sites présentent en tout cas pour l’auteur une nouvelle approche intéressante, « pouvant déboucher sur une meilleure manière de réduire le bruit dans le signal que l’on trouve dans les sites de vote traditionnels “up/down”. »
Les hommes comptent plus que les liens
Pour David Cushman et Francis Pisani, l’outil le plus pertinent pour trier les liens, c’est l’homme et non l’algorithme, c’est mon propre réseau humain. Et d’ailleurs le réseau change de nature : ce n’est plus le contenu qui nous mène vers les hommes, ce sont désormais les hommes qui nous mènent vers les contenus…
David Cushman, sur Faster Future (16 juillet 2008) : « Portability is the new pointworthy : Why links won’t matter »
Avec le passage à la portabilité en RSS, widgets, gadgets, applications, etc., la distribution devient de plus en plus complexe ; de moins en moins de rapport avec une destination centrale, depuis laquelle on diffuse et vers laquelle on pointe, de plus en plus avec un réseau de gens cherchant et partageant les uns avec les autres.
Dans le monde de l’utilisateur comme destination, nous devons réfléchir à un web dans lequel les liens n’ont pas d’importance. Difficile à imaginer, non ?
Les liens effectuent un tâche fantastique en étendant les réseaux de confiance. Ils pointent les gens qui sont intéressés par un élément de contenu, ou le point de vue d’une personne, vers un autre qu’ils pourraient trouver utile. Il font un excellent travail de découverte des gens à travers les contenus. Mais nous entrons dans un monde où le contenu est découvert à travers les gens.
Dans un autre billet :
« Ce que je sais, c’est que je me tourne vers les personnes pour me fournir des liens - pas vers les algorithmes. »
Francis Pisani, sur Transnets (20 août 2008) : « Comment découvrir des infos inattendues ? »
Les liens qu’on trouve sur Google ou tout autre moteur de recherche sont d’un intérêt limité. Ils ne nous renvoient qu’aux questions que nous nous posons et que nous savons formuler. Franchement, ça ne va pas très loin.
Il est bien plus enrichissant de suivre les innombrables pistes que nous suggèrent les gens que nous connaissons ou que nous suivons. Nous pouvons le faire en suivant leurs courriels aussi bien qu’en parcourant les sites ou en lisant les articles qu’ils sélectionnent sur Delicious pour ne citer qu’un outil parmi les plus connus.
Première étape du voyage : De la fin des journaux, à la fin des journalistes… et de l’info
