A la demande générale, j’allume aujourd’hui le troisième étage de la fusée de mes « réflexions à haute voix » sur l’avenir du journalisme :
Vous avez déjà aimé :
- « Où se joue la bataille de l’information ? Le buzz, idiot ! » : le « centre de gravité » de l’information s’est déplacé, à leur grand désarroi, du petit monde des journalistes et de leurs médias vers l’internet tout entier, plaçant tous les intervenants au même niveau. L’information elle-même se transforme en profondeur. Aujourd’hui, le nouveau régime de l’info, c’est le buzz. Seul compte ce qui émerge de la cacophonie générale d’internet et parvient à se frayer un chemin jusqu’à une large audience.
- « Un journalisme de re-médiation » : dans ce monde du buzz, le journaliste n’est plus à la source de l’information. Il a perdu le contrôle sur la hiérarchisation, confiée aujourd’hui à des algorithmes qui prennent en compte les usages et les avis des internautes (mais présentent bien des défauts et des insuffisances). Le journaliste conserve donc un rôle utile d’éditeur, et surtout de vérificateur (car le buzz brasse sans discernement le vrai comme le faux). Le journaliste acquiert de nouveaux rôles dans la modération des contenus produits par les utilisateurs et l’animation du débat communautaire.
Voilà maintenant qu’entrent en jeux : les agrégateurs éditorialisés…
Une plate-forme logistique de l’information
Le média d’information de demain se présente de moins en moins comme une rédaction, mais de plus en plus comme une plate-forme logistique qui récolte et redistribue l’information…
Au détour d’un billet sur le travail de Véronique Maurus, la médiatrice du journal Le Monde, Alain Giraudo, sur chienecrase(point)com, aborde à son tour aujourd’hui la transformation en profondeur du métier de journalistes sous l’effet d’internet :
"Bref il semble que Véronique n’ait pas compris une chose essentielle dans l’univers de l’industrie de l’information qui lui pend au nez : on n’attend pas, il n’y a plus d’heure de bouclage, plus d’édition. C’est ça la révolution à laquelle sont confrontées les rédactions papier classiques. Il faut qu’elles admettent que l’information est découplée de son média, elle existe parce qu’elle est diffusée, c’est une matière brute qui va devoir être éditée en fonction de son support. Cela veut dire que la révolution ne concerne pas seulement la base de la pyramide journalistique (celle qui craint d’être pressurée) mais aussi le sommet et les étages intermédiaires. [C’est narvic qui souligne]
1. Au sommet il doit y avoir des “aiguilleurs du ciel” ou des “chefs d’orchestre” capables de décider instantanément comment décole l’information.
2. A l’échellon intermédaire il doit y avoir des éditeurs qui seront des super pro du média dont ils ont la responsabilité.
3. A la base, les journalistes devront être capable de produire du texte du son et des images".
Cette présentation rejoint celle que je faisais dans « un journalisme de re-médiation » sur la montée en puissance dans le journalisme des fonctions d’édition, qui prennent le pas sur celles de rédaction.
La mort des plumitifs
Le propos d’Alain Giraudo met bien en évidence aussi comment un média doit être aujourd’hui considéré comme une plate-forme logistique de l’information : les données, de différente nature (texte, son, image, vidéo, mais aussi désormais des liens et des métadonnées) provenant de sources multiples, entrant « comme une matière brute » d’un côté, et ressortant de l’autre vers des destinations différentes (sites, flux RSS, widget, mobiles, bornes urbaines, etc., et pourquoi pas aussi : radio, télé, papier…).
Le centre névralgique d’une telle architecture des médias, ce n’est plus la rédaction, et sa collection de « signatures », mais la tour de contrôle qui supervise la gestion complexe de ces flux multiples qui irriguent le média.
Cette évolution risque bien de porter un coup fatal à la mythologie romantique du journalisme littéraire, « la culture journalistique “plumitive” » selon la formule assassine d’Alain Joannes…
Là où je diffère de Giraudo, c’est que dans son modèle à trois étages, on peut en réalité très bien se passer du rez-de-chaussée. C’est à dire des journalistes de base !
L’algorithme peut-il remplacer l’homme ?
A vrai dire, on pourrait même se passer tout bonnement des humains ! Et ça nous donne… un moteur de recherche ou un agrégateur automatisé, qui sont précisément conçus comme de telles plate-formes logistiques de l’information.
Mais de tels outils, même s’ils se perfectionnent tous les jours, sont très loin d’être satisfaisants. Le principe même de leur approche du tri de l’information est basé sur la popularité (un « concours de beauté » raillent certains) et pas sur la pertinence du contenu.
On nous promet un saut qualitatif avec l’arrivée des moteurs de recherche sémantiques, qui seront capables d’analyser le contenu qu’ils indexent, et ne se borneront plus à compter des liens. Mais cette technologie n’en est qu’à ses balbutiements.…
En attendant, la recherche basée sur l’analyse des liens qui pointent vers un document touche déjà ses limites, comme l’explique avec clarté Jean Veronis, sur Technologies du langage :
Le blogueur-universitaire souligne « la difficulté croissante qu’ont les moteurs à calculer des fonctions de pertinence (ranking) satisfaisantes. Le bon vieux temps de l’algorithme PageRank est révolu. Il était relativement adapté à un réseau assez stable dans le temps et assez fortement interconnecté. L’explosion des blogs et des sites de news a fortement changé la donne. La plus grande partie du Web est désormais de nature volatile et éphémère, et sauf exception, les billets et dépêches d’actualité sont très peu liés. »
Compter les liens a donc de moins en moins de sens, surtout en ce qui concerne l’information, qui est « chaude » par nature et présente d’autant plus d’intérêt qu’elle n’a pas encore été liée, parce qu’elle n’a pas encore été diffusée suffisamment, parce que c’est littéralement… « une nouvelle ».
Les chevaucheurs de buzz
Cette approche reste intéressante pour appréhender le buzz, car c’est par la multiplication des liens qu’il se manifeste, précisément. Il y a donc intérêt à le surveiller comme le lait sur le feu. Mais si l’on veut prendre soi-même sa place dans le buzz, et, si ce n’est le créer, du moins le domestiquer, l’outil automatisé n’est pas suffisant : il ne permet pas d’anticiper, de tenter de prendre un coup d’avance, de repérer le buzz à sa naissance pour monter dedans et se trouver porter par lui.
Qu’on me comprenne bien. Je ne fais pas l’apologie du buzz. Je dis qu’on ne peut pas ne pas en tenir compte. Que c’est à lui qu’on doit s’intéresser en priorité. Mais pas forcément pour le suivre ! Le second billet le plus lu de novövision, par exemple, chevauchait le buzz sur Olivier Martinez, mais il s’inscrivait contre lui et le message est passé. Le buzz emporte tout, même sa propre négation. La seule solution est d’être dedans. Même si l’on veut dire le contraire de ce qu’il propage, il vous porte quand même !
Remarque au passage : à ce moment là, quand le buzz Olivier Martinez battait son plein, c’était ça l’actualité ! Et la plupart des journalistes, les journalistes « mainstream », ne sont pas montés dans ce train. Ils ne l’ont même pas vu passer. Seuls les blogueurs l’ont fait, et parmi eux, tout de même, des journalistes-blogueurs…
Il faut donc anticiper le buzz, au moment où il prend forme, quand il n’est encore que du « bruit » et qu’il n’est pas encore devenu de « l’actualité ». C’est exactement cette approche que signale Francis Pisani, sur Transnet, en citant Robert Scoble :
"“L’actu est dans le bruit. C’est pour ça que Twitter est irremplaçable pour les journalistes. Il n’y a pas de meilleur endroit pour trouver le bruit… pardon, l’actu.”
Il faut aller encore plus loin. Les journalistes ne sont pas les seuls à s’intéresser au bruit. Un nombre croissant de lecteurs potentiels y traînent en permanence y décèlent très tôt l’imperceptible mouvement qui fait sens et le transmettent.
Non seulement l’audience a déjà eu vent des informations que donnent les journalistes, elle a souvent décelé le bruit des feuilles avant eux."
Différencier « le bruit et les messages »
Ouf ! Il faut remettre des hommes dans le système. La machine ne suffit pas : elle compte bien, mais elle n’a pas de flair… Elle ne sait pas faire cette différence entre « le bruit et les message », que je pointais dans un post sur novövision qui rebondissait sur ce commentaire de Laurent Gloaguen sur Embruns :
"Mais comment, au quotidien, agréger tant de sources, et dégager le bon grain de l’ivraie ?
Il manque une agrégation humaine et « journalistique » de toutes ces sources pour faire ressortir du bruit les messages."
Le « veilleur » de l’information, cet humain qui saisit l’information au vol, l’analyse, l’évalue et la rediffuse, lui, il a donc encore de l’avenir… Et c’est un bon job pour les journalistes, même s’ils ne sont pas seul à tenter de chevaucher le buzz et en tirer profit.
L’agrégateur éditorialisé entre en scène
On en arrive donc à l’attendre, cet « agrégateur humain » que demande Laurent Gloaguen. Quel serait son job ? Surveiller « le bruit », discerner au milieu de ce bruit ce qui va faire « l’actu », la vérifier… et la rediffuser !
D’où vient le bruit ? Du net, idiot ! (Voilà que je ressers ce jeu de mot, sans l’avoir expliqué. Quelques infos par là pour ceux qui n’avaient pas saisi la référence). Et comme on l’a déjà dit, les deux principales sources d’information sur le net, ce sont les agences de presse et la production des internautes eux-mêmes. Donc le « buzz potentiel » est là. C’est là qu’il faut porter son attention.
En se bornant surveiller, puis éditer un contenu fourni pour partie par les agences de presse et pour partie par les internautes eux-mêmes, on aboutit exactement au modèle envisagé il y a quelques temps par Michel Lévy-Provençal, sur l’Observatoire des médias : « Les “agrégateurs éditorialisés”, media de demain ? » :
"Il y a une voie mediane encore peu explorée : une nouvelle catégorie de media qui mixerait l’ensemble des pratiques citées précédemment. On pourrait l’appeler la catégorie des “agrégateurs éditorialisés”. Ces derniers proposeraient un ensemble hiérarchisé de contenus d’origine mixte (professionnels et amateurs). La hiérarchisation pourrait être réalisée soit par les lecteurs, soit par des équipes restreintes, des communautés d’éditeurs (journalistes ou non). Certains sites pratiquent déja plus ou moins cette approche. C’est le cas de Drudge Report, de Desourcesure, de Paperblog, de Betapolitique, de Wikinews, deFrance 24 Observers…
Il me semble que les “agrégateurs éditorialisés” devraient être particulièrement appréciés par les lecteurs et les auteurs. D’abord parce que les contenus débordent et vont déborder de partout, les sources d’information ne cessent de se multiplier (les évolutions technologiques transfomant sans cesse nos terminaux en diffuseurs) et le besoin de hiérarchisation, de filtrage et d’éditorialisation deviennent plus importants que la création d’information elle-même. Enfin parceque les créateurs de contenus, souvent motivés par l’audience et la notoriété, ont un désir d’indépendance croissant ; de peur de d’être “récupérés” par des sites d’information participatifs ou des medias citoyens ils préfèreront être cités dans un agrégateur plutôt “qu’hébergés” sur une plate-forme commune."[C’est l’auteur qui souligne]
Dans la même logique exactement, TechCrunch annonçait en mars le lancement prochain aux Etats-Unis d’un « digg-like » alimenté par des journalistes, c’est à dire un agrégateur des « informations les plus importantes » publiées ailleurs, que des journalistes se proposent de « découvrir, organiser et hiérarchiser ».
Publish2 est actuellement en phase de test et annonce son ouverture pour « cet été ». Mais Michael Arrington, sur TechCrunch, en montre déjà une capture d’écran. De tels projets sont également en cours de mise au point en France (on en reparlera en son temps).
Combien de place dans le train de l’info ?
Une telle évolution ne signifie pas nécessairement, bien entendu, la mort à court terme de toutes les publications papier, ni que les sites d’information produite par des journalistes ne soient pas viables. Mais je suis persuadé que ces médias-là ne seront plus que des médias de niche, de communauté, s’adressant à des publics restreints, réunis par un centre d’intérêt, une affinité politique, ou tout autre principe communautaire.
Le centre de gravité de l’information, lui, se déplace au coeur d’internet, et embrasse l’ensemble des contenus disponibles en ligne et tous les mécanismes de diffusion découlant du caractère essentiellement social du réseau (« la dynamique relationnelle », pour reprendre l’expression de Francis Pisanni et Dominique Piotet, dans « Comment le web change le monde. L’alchimie des multitudes », qui vient de parraitre. [note de lecture à venir…]).
Une bonne part du malaise aujourd’hui des journalistes tourne autour de la question de savoir combien de journalistes trouveront-ils une petite place à se faire dans ce nouvel écosystème de l’information, et quelle est l’ampleur de l’adaptation que ça leur demandera (en formation, mais en « révolution culturelle » aussi : il y a des choses à apprendre, mais d’autres à désapprendre…).
Ça, je n’en sais rien. Mais je suis persuadé qu’il y a de la place pour des journalistes qui voudront bien monter dans ce train…
