Je découvre, via Zorgloob, un nouvel outil proposé par Google : Google Trends for Websites (Tendances de Google pour les sites internet), qui propose une mesure de l’audience des sites web et de son évolution dans le temps et permet des comparaisons entre plusieurs sites (jusqu’à cinq).
« D’où viennent ces chiffres ? » s’interroge Zorgloob :
La page d’aide fournie pour ce service s’avère très intéressante, notamment pour répondre à cette question.
« Google Trends for Websites combine des informations de différentes sources, telles que l’agrégation des données sur les recherches effectuées sur Google, les données de Google Analytics (pour les webmasters ayant donné leur accord), les données d’un panel de consommateurs, et d’autres études de marché faites par des tiers. Les données sont agrégées sur des millions d’utilisateurs, alimentées par des algorithmes, et ne contiennent pas d’informations personnellement identifiables. En outre, Google Trends for Websites ne présente que les résultats pour les sites qui reçoivent une quantité importante de trafic, et applique des seuils minimaux pour permettre l’inclusion dans l’outil. »
Si ces chiffres s’avèrent fiables, l’outil se révélerait très intéressant. Mais Google lui-même prend soin de placer un avertissement sur la page de son site : « Please keep in mind that several approximations are used when computing these results. All traffic statistics are estimates. » « Approximations » et « estimations », nous voilà donc prévenus…
D’autres limitations apparaissent à l’usage :
- la recherche ne semble porter que sur le nom de domaine des sites et ignore les sous-domaines (les requêtes « news.yahoo.com » et « yahoo.com » renvoient les mêmes données)
- aucune donnée ne semble accessible concernant l’audience des sites de Google lui-même.
- le « seuil minimal » d’audience d’un site, pour qu’il soit référencé dans cet outil, est inconnu.
Précision et fiabilité ?
Zorgloob signale lui-même une distorsion entre les statistiques concernant son propre blog fournies par Google Trends for Websites et celles dont il dispose d’après Xiti.
J’ai eu l’idée de comparer avec d’autres mesures d’audiences sur des sites connus.
Les 15 premiers sites d’information en français, selon Nielsen Net Rating, publiés récemment par lemonde.fr (« La course à l’audience des sites d’information s’accélère »). L’infographie n’indique pas sur quelle période sont calculés ces chiffres, mais en comparaison de ceux fournis par l’OJD (voir ci-dessous), il semble qu’il s’agisse de visiteurs uniques par semaine…

Google Trends for Websites ignorant les sites tels que Google News, Yahoo ! News, Orange News, et TF1 News, voici les résultats qu’il donne pourles cinq premiers répertoriés de la liste Nielsen (les chiffres Google sont en visiteur unique par jour, sur l’ensemble du monde, pour le mois de mai 2008) :

Les chiffres d’audience certifiés parl’Office de justification de la diffusion (OJD), sont donnés pour des ensembles de sites (moyenne de visiteurs unique par jour en mai 2008) :
| Le Monde | 620.937 |
| Groupe Figaro | 618.816 |
| Liberation | 246.308 |
| Nouvelobs | 197.060 |
| 20minutes | 170.857 |
La comparaison de ces chiffres est difficile, puisqu’ils ne mesurent pas tous la même chose (et pour Google, on ne sait même pas vraiment ce qu’il mesure). Les différences sont sensibles d’une source à l’autre, en valeur absolue, et dans le classement qui en découle :
| Nielsen | OJD | Google Trends | |
|---|---|---|---|
| 1. | Le Monde | Le Monde | Le Monde |
| 2. | Le Figaro | Le Figaro | Le Figaro |
| 3. | Nouvelobs | Liberation | Liberation |
| 4. | 20minutes | Nouvelobs | Nouvelobs |
| 5. | Liberation | 20minutes | 20minutes |
Mais finalement « l’approximation » de Google Trends semble tout de même respecter plus ou moins les ordres de grandeur et peut se révéler intéressante pour estimer les audiences relatives des sites les uns par rapport aux autres, si ce n’est pour mesurer leur audience en valeur absolue.
Je me suis donc livré à quelques tests…
La force de la marque
La comparaison de la diffusion des quotidiens nationaux et des news magazines avec l’audience de leurs sites web respectifs est intéressante : le classement est sensiblement le même. L’audience des sites semble directement en rapport à la notoriété du titre acquise « sur le papier », mesurée par sa diffusion réelle. J’y vois l’illustration de la force des marques installées dans le paysage de l’information.
Les plus fortes diffusions 2006 de la presse nationale (Diffusion France Payée par numéro)
| L’Equipe Edition générale | 350 528 |
| Le Figaro | 322 497 |
| Le Monde | 312 265 |
| Aujourd’hui en France | 171 253 |
| Libération | 127 229 |
(source OJD)
Ce que dit Google Trends de l’audience en ligne :

Les plus fortes diffusions 2006 des news magazines (Diffusion France Payée par numéro)
| Le Nouvel Observateur | 512 659 |
| L’Express | 434 715 |
| Le Point | 386 780 |
| Courrier International | 185 753 |
| Valeurs Actuelles | 79 907 |
(source OJD)
Ce que dit Google Trends de l’audience en ligne :

Google Trends ne donne pas d’information sur le site de Valeurs actuelles…
Force de la marque, même si, en ligne, ces marques acquises « sur le papier » ne font pas tout, comme on l’a vu plus haut, puisque selon le classement Nielsen, trois marques qui ne sont pas issues de la presse ou de la télévision (Google, Yahoo ! et Orange) parviennent à s’imposer parmi les cinq premiers sites d’information en ligne. MSM et Dailymotion figurent dans le Top 15. Tous les autres sont des sites issus de journaux quotidiens (Le Monde, Le Figaro, 20 minutes, Libération, Le Parisien, Ouest-France), de télévision (TF1, France Télévision) ou d’hebdomadaires (Nouvel Obs et L’express).
Il est dommage que Google Trends ne permette pas de comparer les sites agrégateurs de news avec les sites d’information issus des médias « traditionnels »…
Les sites régionaux ne décollent pas
Les sites des grands quotidiens régionaux, dont la diffusion papier est tout à fait comparable, voire supérieure, à celle des quotidiens nationaux, ne décollent cependant pas en ligne, à part le site du parisien (mais surtout à l’occasion d’une actualité particulière - on y revient plus loin, et le statut de ce journal est hybride, puisqu’avec son édition « Aujourd’hui en France », il est à la fois national et régional). Internet semble en tout cas clairement perçu comme un média d’information générale (nationale et internationale), et on y cherche beaucoup moins d’information locale : lemonde.fr et ouest-france.fr ne jouent clairement pas dans la même catégorie !
Les plus fortes diffusions 2006 de la presse régionale (Diffusion France Payée par numéro)
| Ouest-France | 761 065 |
| Le Parisien | 336 337 |
| Sud-Ouest | 311 373 |
| La Voix du Nord | 288 195 |
| Le Dauphiné Libéré | 241 295 |
(source OJD)
Ce que dit Google Trends de l’audience en ligne :

Juste pour donner un ordre de grandeur de l’audience des sites lemonde.fr et ouest-france.fr :

L’effet « élections » et l’effet « buzz »
En comparant les sites de cinq quotidiens, on note :
- les pics d’audience considérables lors des élections municipales des 9 et 16 mars, très visibles pour tous les sites de ces quotidiens, sauf pour liberation.fr… Je ne m’explique par pourquoi…
- la spécificité du parisien.fr, son second « effet kiss-cool », avec le pic de la fin février, lié à une certaine vidéo mise en ligne le 23 février 2008. On y voit une illustration qu’un gros buzz peut entraîner un effet d’ampleur comparable au pic d’audience d’une actualité très forte.

La comparaison de l’évolution de l’audience des sites des hebdomadaires sur la même période est intéressante : quand bien même leurs sites diffusent de l’information en continu comme les autres (les dépêches d’agence) et sont du coup bien référencés dans les moteurs de recherche, ils ne connaissent pas le même « effet élections » que lemonde.fr ou tf1.fr. Je suis tenté d’y voir un effet négatif, cette fois, de la force de la marque : on se tourne plus naturellement vers les sites des médias quotidiens (presse écrite ou télévision), quand on cherche de l’information « chaude » sur un événement d’actualité.

Les sites « pur web » ne s’imposent pas
Nouvelle illustration du poids sur le net des marques d’information « installées », aucun site d’information « pure player », né directement sur le web, (rue89, bakchich, lepost, mediapart, Agoravox) ne parvient à jouer dans la même catégorie que ceux qui s’appuyent sur un média « hors ligne » :

Sans Le Monde, qui leur fait beaucoup d’ombre, l’observation de ces sites montre que Rue89 s’impose face aux autres, et que lepost.fr semble sur une ligne de croissance régulière. Bakchich, Agoravox et surtout Mediapart ne semblent guère décoller… (quoique vu la particularité du site Mediapart, accessible sur abonnement, on peut s’interroger sur la pertinence du caclul d’audience de Google Trends)

Les blogs restent à la marge
On notera d’emblée que la hiérarchie des blogs selon Wikio est assez bien respectée par Google Trends (j’ai testé sur les « dix premiers wikio » sur plusieurs catégories avec des résultats comparables).
Classement général Wikio des blogs en français au 1er juin :

Ce qu’en dit Google Trends :

(j’ai réduit la mesure d’audience de Google Trends à la France seulement dans le cas de ces blogs, car il existe des versions anglophones de TechCrunch, ou Mashable, dans le tableau suivant, qui perturbent la comparaison…)
Classement Wikio des blogs high-tech en français au 1er juin :

Ce qu’en dit Google Trends :

Un bémol toutefois à apporter : deux blogs qui ne figurent pas parmi les 10 premiers selon Wikio, « enfoncent » carrément les autres selon Google Trends. Ces deux blogs, dont la démarche prioritaire de recherche d’audience a été remarquée, sont jeanmarmorandini.com et chauffeur de buzz.
On rappelle que le classement Wikio reflète surtout la capacité des blogueurs à se lier entre eux et accorde une prime à ceux qui sont déjà bien classés. J’ai appelé ça, quelque part sur novövision, un système de « cooptation censitaire », qui n’a rien à voir ni avec la démocratie, ni avec les statistiques d’audience… Quant à lamesure de « l’influence », il s’agit plutôt de celle que ces blogueurs ont les uns sur les autres ! Pour ce qui est de l’influence des blogs sur les lecteurs, ce qu’en dit Google Trends incite plutôt à fortement relativiser le classement Wikio… ![]()

(la plongée de jeanmarcmorandini.com depuis octobre, selon Google Trends, s’explique peut-être par une question de nom de domaine, puisque le blog est aujourd’hui accessible à l’adresse jeanmarcmorandini.tele7.fr, que Google Trends ignore)
Pour relativiser encore un peu plus l’importance des blogs, on demandera à Google Trends de les comparer à lemonde.fr ou Rue89.com… Ils n’existent même pas !

Même par rapport à des sites comme Rue89 ou Agoravox, ils peinent à se faire entendre :

Paysage après la bataille
Du balayage que l’on vient d’effectuer, il ressort que le paysage de l’information en ligne n’est pas si différent de ce qu’il est hors ligne. Il n’y a pas de réelle redistribution des cartes sur internet entre les médias traditionnels. La seule grande nouveauté est l’arrivée d’une catégorie d’acteurs nouveaux, qui ne sont pas producteurs d’information, mais parviennent à s’imposer d’emblée dans les premières places : les moteurs de recherche et agrégateurs d’information. Mais ça, on l’avait déjà vu venir…
Mise à jour (dimanche 22 juin 2008) : Michael Arrington, sur TechCrunch(adaptation Alain Eskenazi) souligne les insuffisances de fiabilité de l’outil Google Trends, mais relève aussi que ses « concurrents » Compete, Comscore et Alexa, souffrent des mêmes défauts…

