Dans son blog tout récent, que je recommande pour sa finesse et sa sincérité, la journaliste blogueuse Aliocha livre aujourd’hui un véritable plaidoyer pour la préservation de l’anonymat des blogueurs pour lesquels cet anonymat est la condition même de leur liberté d’expression dans leur blog : « Laissez-nous nos masques, c’est la liberté des humbles. »
Mais cet anonymat dans les blogs de journalistes témoigne aussi d’un changement radical du rapport du journaliste à son lectorat : le lecteur est seul juge, la qualité de ce qui lui est proposé est le seul fondement de son jugement. C’est un néojournalisme qui émerge dans cette relation directe et interactive avec le lecteur et la reconstruction avec lui d’une relation de confiance.
Un sujet qui me tient à coeur, puisque j’ai moi-même choisi la solution du pseudonyme sur ce blog. ![]()
Aliocha (pseudonyme) réagit à l’interpellation de la blogueuse magistrate Dadouche (pseudonyme), hébergée par Maître Eolas (pseudonyme) en son blog, par un autre magistrat blogueur, Philippe Bilger (ce n’est pas un pseudonyme).
Philippe Bilger regrette que l’anonymat de Dadouche fasse en quelque sorte perdre de sa force à la pertinence, qu’il souligne par ailleurs, de sa critique de la politique actuelle de la ministre de la Justice :
La liberté de l’expression, la spontanéité de l’opinion, l’immédiateté de la réaction, les forces et les faiblesses d’une intervention purement personnelle ont, à mon sens, pour nécessaire contrepartie la présentation d’un visage, la lumière d’une personnalité et l’offrande de soi pour être aisément et sans détour criblé de flèches, couvert d’éloges ou, ce qui est pire, apprécié avec une tiède neutralité. (…)
Alors, pourquoi Dadouche se cache-t-elle et fait-elle perdre ainsi à sa pertinente dénonciation ce qu’un propos de magistrat, dans une transparence respectable, lui ajouterait de dignité et d’élégance ?
« Laissez-nous nos masques, c’est la liberté des humbles. »
Aliocha reconnaît que ces interrogations sont « légitimes », mais elle avance un argumentaire en défense qui me semble fort juste : l’anonymat est dans certaines circonstances une garantie de la liberté d’expression, un antidote à l’autocensure, une condition de la sincérité :
Ecrire sans se soucier de ce que vont penser ceux qui vous connaissent, ceux avec qui vous travaillez, vos employeurs. Si vous saviez ce que c’est bon. Et en plus c’est indispensable. Imaginez un instant que vous sachiez qui je suis. La tentation serait forte d’aller voir où j’écris, de rechercher si mes critiques contre la presse ne portent pas sur les titres auxquels je collabore, de faire des rapprochements hasardeux. La loyauté m’obligerait donc à modérer mes propos pour ne pas mettre mes employeurs dans l’embarras.
Personnellement, j’ai 38 ans, je suis journaliste free lance, mes employeurs peuvent décider du jour au lendemain de ne plus faire appel à moi. (…) Fort heureusement, la presse est relativement protégée par son statut. Ce n’est pas mon cas, et ce n’est sans doute pas celui de nombre de blogueurs écrivant sous le couvert d’un pseudonyme. Laissez-nous nos masques, c’est la liberté des humbles. Et acceptez de nous juger uniquement sur nos écrits. Après tout, il me semble que c’est une des grandes vertus du web que de permettre d’être apprécié rien que sur l’intérêt et la qualité de ce qu’on produit.
Retrouver la relation directe et sincère au lecteur
Je retiens tout particulièrement ce dernier argument. Dans mon cas, le pseudonyme ne répondait pas particulièrement à une exigence de sécurité professionnelle, il s’agissait plutôt d’une expérimentation : la création d’une identité virtuelle, en partie détachée de ma personnalité - en ce qui me concerne -, non rattachée à un a-priori, à une référence extérieure au web - en ce qui concerne le lecteur-. Mon ambition était la même que celle d’Aliocha : n’être jugé que sur la qualité des écrit proposés.
Je vois dans cette démarche un hommage à l’intelligence du lecteur, à sa capacité de discernement, plutôt qu’un signe de défiance envers lui. C’est même, à mon sens, une manière de s’exposer au jugement d’autrui bien plus périlleuse que celle du journaliste qui s’exprime à l’abri d’une réputation médiatique acquise sur son nom et surtout derrière la notoriété d’une marque de médias instituée et reconnue. Certains de nos confrères abusent de cette situation, c’est manifeste, pour livrer un produit qui n’est pas toujours à la hauteur, et parfois même profitent de la force du médias pour diffuser des avis ou des opinions qui n’auraient sans cela rencontré aucun échos dans le public.
On voit dans les blogs un changement de régime radical dans la relation des lecteurs à la parole du journaliste par rapport au « système médiatique institué » : il faut faire ses preuves par la qualité de son travail, et rien d’autre. Aucun statut qui tienne, pas de favoritisme, de clientélisme ou de népotisme dans ce monde des blogs, comme il peut y en avoir dans les rédactions… Aucune position acquise, les réputations sont à construire tout les jours sous le seul jugement du lecteur, qui peut en permanence intervenir de multiples manières : en revenant lire ou pas, en commentant, en recommandant la lecture à son propre réseau relationnel…
Redonner du sens et restaurer la confiance
Pour le journaliste, c’est une libération. Ça redonne un sens à son travail qui s’est perdu dans les médias, quand de multiples intermédiaires s’interposent entre le journaliste et le lecteur : le rédacteur en chef et ses choix rédactionnels, parfois discutables et qu’il est rarement possible de réellement discuter, pire même l’intermédiaire est, parfois, le propriétaire du média et, souvent, le service des ventes et de la publicité, dont les motivations ne sont pas « naturellement » la recherche de l’intérêt du lecteur (on va le dire comme ça).
Dans les blogs de journalistes anonymes (les « blogs journalistiques » comme les désignent certains chercheurs, par opposition au « blogs médiatiques » directement rattachés à des grands médias), c’est bien un néojournalisme qui émerge, dans la reconstruction d’une relation de confiance entre le journaliste et le lecteur. S’il faut en passer par les pseudonymes pour en arriver là, j’estime que ça vaut le coup. Et vous ?
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- Charles Bricman (On a des choses à se dire) : « L’anonymat est-il la burqa du blogueur ? »
Dans l’anonymat, donc, je vois un peu la burqa du blogueur…
La métaphore me paraît faire sens au-delà du plaisir de la formule. Car la burqa en dit plus sur la société - je répugne à écrire : “la civilisation” - qui l’impose que sur celles qui la portent. Je m’interroge donc : les blogueurs anonymes sont-ils paranos, ou notre société, aujourd’hui, est-elle devenue ou restée si répressive qu’on ne peut s’y exprimer sans devoir en redouter les conséquences pour soi-même ?
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