Que l’on appelle ça du « journalisme de liens », de l’« agrégation éditorialisée », ou plus prosaïquement des revues de presse en ligne, le principe est le même et répond à la même demande :
Maintenant que l’information est tellement abondante, nous n’avons pas tant besoin de nouvelles informations que d’une aide pour traiter celle qui est déjà disponible.
C’est l’universitaire américain spécialiste des médias Philippe Meyer [1] qui le dit dans American Journalism Review dans une intéressante réflexion sur ce qui peut encore sauver « les vieux produits assiégés » de la presse imprimée aux Etats-Unis.
Le prestigieux quotidien américain The Washington Post semble désormais convaincu de l’intérêt de la démarche et se lance à son tour dans le « journalisme de liens » en mettant en ligne depuis une semaine une page spéciale à l’occasion des élections américaines. La page se nomme « Political Browser » (navigateur politique), est n’est constituée QUE de liens hypertexte vers les ressources sur le web liées à la politique et sélectionnées par les journalistes du service politique du journal.

Scott Karp, sur Publishing 2.0, fait une présentation détaillée de ce projet « expérimental » du Washington Post, qui consiste à « appliquer le jugement éditorial humain à relever le défi du filtrage sur le Web » :
Les algorithmes peuvent battre les humains dans la recherche sur l’ensemble du web, mais les humains devraient être de mesure de battre les algorithmes dans l’agrégation d’information. (…) Les liens dans le Political Browser sont une forme de journalisme - et agréger l’information et filtrer le web seront à l’avenir une fonction essentielles des médias.
L’intention du Washington Post est explicite. Eric Pianin, responsable du service politique de washingtonpost.com, s’en explique avec Scott Karp : « Le Washington Post voit là une opportunité d’étendre sa marque très respectée d’information politique au filtrage du web politique. » Même s’il entre « tardivement dans la partie », il s’agit bien d’une politique « déterminée du Washington Post d’entrer dans le jeu de l’agrégation d’informations en ligne » indique Pianin, une décision prise au plus haut niveau de la direction du journal, littéralement « fascinée » par le succès de sites d’agrégations tels que le Drudge Report, Huffington Post, Hotline, et les autres…
Ce n’est pas « seulement de l’agrégation », indique Eric Pianin, Il s’agit de mettre « un label d’approbation » (« stamp of approval ») du Washington Post sur un choix d’articles, et de fournir un « aperçu » (« insight ») sur ce qui est important dans la sphère politique sur le web.
« Dans la tête des journalistes »
Le Washington Post estime que ses lecteurs intéressés par le traitement de la politique par le journal pourraient s’intéresser à ce qu’il y a « à l’intérieur de la tête » des journalistes de la rédaction, voir ce qu’ils lisent et comment ils s’informent pour réaliser leurs reportages. L’une des rubriques, « Staff Picks », présente d’ailleurs la sélection de « ce que lit aujourd’hui » l’un des journalistes du service politique, chaque jour différent :

La rubrique « Required reading » est une synthèse des articles les plus important du jour en matière de politique dans l’ensemble des grands médias et blogs américains :

Le site propose également une sélection (« Best of ») de la propre production du Washington Post :

Noter que ces sélections de liens sont ouvertes aux commentaires. Pour Scott Karp, c’est quelque chose qui devrait être fait dans toutes les rubriques de sites de presse, et par tous les journalistes.
La page comporte également une chronique politique quotidienne, dans un format blog, tenue par un journaliste de la rédaction, qui débute son récit le matin à 8 heures et le complètre tout au long de la journée, en ajoutant pleins de liens dans son billet.
Les journalistes semblent se prendre au jeu et participent volontiers à ce « nouveaux véhicule d’influence » mis à leur disposition. L’ensemble de la rédaction politique du Post en ligne est mobilisée dans la récolte quotidienne des liens, une organisation du travail de la rédaction a été mis en place en conséquence. La moisson commence à 6 heures, pour une première mise en ligne à 8 heures.
Scott Karp souligne l’énorme potentiel, dévoilé par le succès d’un site comme Drudge report, et il estime qu’un média comme le Washington Post est idéalement placé pour tirer partie de ce potentiel. Il en appelle également à ce que l’on développe les technologies facilitant l’organisation de la collecte dans l’ensemble de la rédaction en l’intégrant au processus de travail quotidien (il cite le projet Publish2, dont j’ai parlé. Cf. liens ci-dessous, ou encoreDigg).
En France, la réflexion professionnelle des journalistes à ce sujet semble encore bien balbutiante, pour une pratique de partage de liens pourtant si naturelle et répandue chez les internautes et dans les blogs (cf. la page d’accueil de ce blog
). C’est en dehors des médias que se développent pour le moment de tels projets (cf. ci-dessous : Smallbrother)…
Lire aussi sur novövision, à propos de l’agrégation éditorialisée, du journalisme de liens et du partage social de signets :
- « L’avenir du journalisme : tu seras un agrégateur humain, mon fils ! » (agrégation éditorialisée)
- « Des journalistes en réseau, pour contrer Digg et Google » (agrégation éditorialisée : Publish2 (en) et Zutopik(fr))
- « L’enjeu de l’info en ligne : moissonner et partager des liens » (agrégation automatisée
Digg (en)), « améliorée » : NewsCred (en) et NewsTrust (en))
- « SmallBrother.info : quand c’est un humain qui fait pour vous le tri de l’info » (agrégation éditorialisée : Smalbrother (fr))
- « Y a pas que Google dans la vie ! D’autres stratégies de recherche d’info… » (partage de signets : Delicious et Magnolia)
- « Le journalisme de liens : une vraie stratégie d’audience » (agrégation éditorialisée : Drudge Report)
- « L’agrégation en ligne et le bon bout de la chaîne de valeur de l’information » (agrégation éditorialisée : Drudge Report)
