
- Out Of The Crowd
- (cc) Sergio Bertolini
Il y aurait donc un monde d’« en haut », celui du pouvoir et des élites sociales, et un monde d’« en bas », dont internet serait l’expression. Internet serait déjà un espace global, au sein duquel se formerait désormais l’opinion publique, prélude à l’émergence d’une démocratie directe de masse électronique… Ça viendra peut-être, mais on en est aujourd’hui très loin, et bien des discours courants sur internet aujourd’hui traduisent une perception biaisée, quand ils ne relèvent pas d’un fantasme partagé.
La perception, par bien des internautes, de l’importance d’internet et de son usage réel dans la population générale me semble en effet très décalée par rapport à la réalité.
Tout d’abord car tout le monde ne possède pas un ordinateur et n’a pas accès à internet (que ce soit à domicile ou au travail). Si la majorité de la population française est aujourd’hui connectée et fait un usage régulier d’internet, il reste tout de même une minorité non négligeable de 37% des Français qui ne se connectent jamais à internet.
Surtout, la répartition socio-démographique de l’usage d’internet est très inégalitaire : il y a de vrais accrocs (les jeunes, les urbains, les diplômés, les cadres, les hauts revenus) et d’autres qui ne le sont pas du tout (les vieux, les ruraux, les non-diplômés, les ouvriers, les bas revenus).
La population des internautes n’est donc pas du tout, socialement, économiquement et démographiquement, représentative de la population française. Les élites sociales, justement, en termes de diplômes et de revenu, y sont même très sur-représentées. Et « la France d’en bas » y est, quant à elle, très sous-représentée, voire quasiment absente.
Ensuite, qui s’exprime en ligne ? Internet est sans aucun doute un formidable outil d’expression, qui élargit considérablement les possibilités offertes aux gens de se faire entendre par rapport au monde des médias traditionnels, dont l’espace est limité (volume de pages, temps d’antenne) et dont l’accès est contrôlé par des professionnels, selon la logique économique de leur support. Certes, mais qui utilise réellement ces possibilités nouvelles d’expression ?
Là-encore la perception me semble biaisée et donner lieu à des fantasmes. Parmi les internautes, ceux qui s’expriment dans le cadre d’une forme de débat public en ligne sont une infime minorité. Et le problème, car il y a bien là un problème, c’est que cette infime minorité ne se perçoit pas elle-même comme telle.
On le constate dans tous les espaces d’expression ouverts sur internet, dans les blogs et leurs espaces de commentaires, dans les espaces de commentaires des médias en ligne et même dans les réseaux sociaux : l’écrasante majorité des lecteurs ne s’exprime jamais. Dans les forums des débuts d’internet, il existait même un terme pour les désigner, qui semble aujourd’hui tombé un peu en désuétude : les lurkers.
Non seulement ceux qui s’expriment sont très minoritaires (on peut avancer la proportion de 1% des lecteurs), mais parmi eux l’expression semble quasiment monopolisée par une toute petite minorité au sein de cette toute petite minorité. On atteint là un groupe d’une taille si réduite par rapport à l’ensemble de la population, qu’on ne peut plus le considérer comme représentatif d’autre chose que de lui-même et seulement de lui-même.
Considérer internet comme la voix du peuple, ou même seulement comme un miroir de l’opinion publique, est donc finalement, aujourd’hui, totalement abusif. Internet permet probablement une libération et un élargissement de la prise de parole en public par rapport aux médias traditionnels, mais l’usage qui en est fait reste très modeste. On a même le droit de penser qu’internet n’est pas, pour l’heure, cet espace où « le peuple » prendrait la parole à laquelle « les élites traditionnelles » lui refusaient l’accès, mais celui de l’émergence d’une autre forme d’élite, une aristocratie de l’expression en ligne, peut-être un peu plus large que l’autre, mais alors à peine et encore ce n’est même pas sûr.
Ce tableau ne poserait d’ailleurs pas de problème en soi, si l’on considère que l’espace d’expression d’internet est plus libre d’accès que celui des médias traditionnels - c’est donc une amélioration du débat démocratique. Mais ça le devient si cette minorité agissante d’internet s’affirme, et même se considère elle-même, contre toutes évidences, comme représentative d’autre chose que d’elle-même.
Pour le moment, et jusqu’à nouvel ordre, la légitimité démocratique réside toujours dans le suffrage universel. « La souveraineté nationale appartient (toujours) au peuple » et celui-ci « l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum. Aucune section du peuple ni aucun individu ne peut s’en attribuer l’exercice » (article 3 de la Constitution). Ces représentants ne sont d’ailleurs pas uniquement les élus des institutions politiques, mais aussi ceux des « corps intermédiaires », les partis politiques, les syndicats et organisations professionnelles, et de multiples organisations représentatives et associations, formant cette « société civile », dépositaire elle-aussi d’une part de la légitimité démocratique.
On peut juste noter au passage que la France compte probablement bien plus d’élus politiques, syndicaux et associatifs, qu’elle ne compte réellement d’internautes actifs prenant la parole dans le débat public (à eux-seuls, les conseillers municipaux sont déjà plus d’un demi-million, alors que cette minorité agissante d’internet ne dépasse peut-être pas 100.000 individus aujourd’hui ).
Notre société de masse moderne vit ainsi, encore de nos jours, sous le régime de la démocratie représentative, même si l’on sent monter depuis plusieurs décennies une aspiration à plus de démocratie directe. Ce mouvement s’exprime d’ailleurs « dans les deux sens » : des citoyens vers les représentants, sous la forme du référendum et des pétitions (dont la reconnaissance de la légitimité politique a été plusieurs fois étendue par des réformes de la Constitution ces dernières décennies), et des représentants vers les citoyens, à travers le développement de l’usage des sondages (qui sont une manière d’interroger l’opinion avant de prendre une décision). De nouvelles institutions démocratiques plus directes sont également développées, comme les enquêtes publiques, les conseils de citoyens (de quartier, de la jeunesse, des anciens, etc.), tous ces outils de ce qu’il est convenu d’appeler « la démocratie participative ».
Internet ouvre, bien entendu, des perspectives pour développer de manière plus massive et en profondeur cette association de l’ensemble des citoyens au débat public, à la réflexion collective et à la prise de décision politique, mais les initiatives sont encore balbutiantes. Ne serait-ce que la question du vote électronique. Celui-ci est encore très loin d’être satisfaisant, alors de là à passer à la consultation en ligne, quand plus du tiers des Français n’est pas connecté à internet, il reste du chemin à parcourir…
La question de l’accès à internet
• Enquête « Conditions de vie et Aspirations des Français » La diffusion des technologies de l’information et de la communication dans la société française (CREDOC - 2008).
Qui a accès à internet ?

L’accès à un ordinateur étant de plus en plus souvent synonyme d’accès à Internet [88% des ordinateurs « à la maison » sont connectés à internet], on retrouve ici, peu ou prou, les inégalités observées pour l’ordinateur, liées à l’âge, au diplôme et aux revenus [1] :
- Alors que 89% des 12-17 ans peuvent surfer sur Internet à domicile, c’est le cas de 14% seulement des 70 ans et plus ;
- Plus de huit diplômés du supérieur sur dix (82%) accèdent à la Toile depuis leur domicile, contre un non-diplômé sur quatre (27%) ;
- 91% des personnes vivant dans un ménage bénéficiant de plus de 3.100€ par mois disposent d’une connexion à Internet à domicile. La proportion tombe à 34% chez ceux touchant moins de 900€.
Qui se connecte à internet ?
Quand on observe non plus l’accès à internet, mais la connexion elle-même, on retrouve une situation comparable à celle observée entre l’accès à un ordinateur et son usage réel [2].)
Lorsqu’on tient compte de tous les modes de connexion possibles (lieux publics, lieu d’activité professionnelle, école, domicile, mais hors téléphone mobile), il apparaît que 45% des Français de 12 ans et plus naviguent sur Internet tous les jours ; 12% se connectent une ou deux fois par semaine et 6% le font moins souvent. 37% ne se connectent jamais.

• Structure de la population selon son usage d’Internet (tableau au format .pdf) :
- L’âge : avant 40 ans, 65% des individus sont des internautes réguliers (avec un pic de 71% entre 18 et 24 ans). Après 40 ans, la pratique régulière d’Internet ne cesse de diminuer, pour devenir quasi-inexistante après 70 ans.
- Le niveau de diplôme : 74% des diplômés de l’enseignement supérieur ont l’habitude de se connecter journellement. Ce n’est le cas que de 12% des non-diplômés.
- Les revenus du foyer : alors qu’on mesure 70% de connexion quotidienne pour les titulaires des revenus les plus élevés, 62% des personnes qui vivent dans un foyer disposant de moins de 900€ par mois n’accèdent jamais à Internet.
- La profession - catégorie sociale : les cadres supérieurs sont les champions de la connexion (83% de connexion quotidienne) ; les membres des professions intermédiaires (69%) et les élèves et étudiants (67%) se distinguent également par une proportion élevée d’internautes réguliers. Deux groupes restent majoritairement rétifs à Internet : les retraités (76% ne se connectent jamais) et les personnes au foyer (61% ne se connectent pas non plus).
- La taille du foyer : dès que le foyer compte trois personnes, la proportion d’individus se connectant tous les jours est nettement supérieure à la moyenne.
- Le lieu de résidence : les habitants des grosses agglomérations provinciales ainsi que ceux de Paris et de son agglomération se connectent plus qu’en moyenne (50 à 53% d’usage quotidien), tandis que les ruraux sont un peu en retrait (37%).
Que fait-on en ligne ?
• Créer un blog :
Les jeunes sont les plus fervents amateurs de blogs : plus d’un ado sur deux en a créé un sur la Toile (53%) et 44% des élèves et étudiants ont fait de même. Entre 18 et 24 ans, une personne sur trois a un site personnel ; ensuite, la pratique diminue fortement (13% entre 25 et 39 ans, 6% et moins passés 40 ans).
• Autres usages significatifs (ordre décroissant) : télécharger de la musique ou des films, regarder la télé, travailler et se former à la maison, chercher un emploi, effectuer des démarches administratives, faire des achats en ligne, télécharger des logiciels.
• Mais pas vraiment « s’informer » ou « comprendre l’actualité ».

Internet n’est, très majoritairement, pas considéré par les Français comme leur source principale d’information. Et là encore de forte disparité socio-démographiques apparaissent, selon la même répartition qu’observée sur les autres points.

Qui s’exprime en ligne ? (1) Les commentaires
• Sur novövision : La participation en ligne ? 0,075% des lecteurs ! (juillet 2008)
Le site Rue89 a fait analyser ses statistiques d’utilisateurs :
Ces chiffres indiquent :
« 10% des riverains ont posté 80% des posts. A l’inverse, la majorité des riverains ayant posté deux commentaires ou moins pèse moins de 4% du total des commentaires ».
Soit une minorité occupant tout l’espace, et une majorité totalement invisible !
Rapportées au lectorat, ces données sur les commentateurs sont édifiantes :
- 4.500 commentateurs actifs en mai-juin, soit 0,75% du lectorat
- 450 d’entre eux monopolisent 80% des commentaires, soit 0,075% du lectorat !
- 31 personnes dépassent les 1000 commentaires chacune (dont le journaliste de Rue89 Pierre Haski), soit plus de 31.000 commentaires sur un total de 380.000 (0,005 % des lecteurs pour quasiment 10% des commentaires). On est bien loin de l’agora rêvée…

Pour dire quoi ?
Et encore faut-il regarder un peu ce que sont réellement ces commentaires, notamment dans les sites de médias…
Sur novövision :
• Y a un problème avec les commentaires (août 2008)
• Y a un problème avec les commentaires (suite) (septembre 2008)
• Encore et toujours le problème des commentaires (3)… (janvier 2009)
La qualité du débat démocratique est loin d’être au rendez-vous, et la liberté de l’expression, une expression dont on a vu qu’elle n’est celle que d’une infime minorité, vire souvent au défouloir. Il y a de quoi se demander si la liberté d’expression n’est pas plutôt ici celle de celui qui crie le plus fort…
Qui s’exprime en ligne ? (2) Les sites sociaux
• L’aristocratie de Twitter, sur narvic.fr (octobre 2009)
• Twitter, Friendfeed et narvic.fr : une audience très… liquide (octobre 2009)
Je trouve peu de données sur le nombre réel d’utilisateurs français [de Twitter]. Eric Scherer, sur AFP-Mediawatch évoquait début juillet 2009 « 126.000 personnes [en France], sur un total de 18 millions dans le monde ». Boris Manenti, en août sur nouvelobs.com signale que, selon une Etude Sysomos réalisée en mai 2009 après analyse de plus de 11,5 millions de comptes Twitter, la France compterait pour 0,90% de l’ensemble des « Twitter users », soit à peine plus de 100.000. De plus, selon la même étude, 10% des comptes seraient « dormants » (« c’est-à-dire que l’utilisateur suit moins de 10 personnes, possède moins de 10 « followers » et a écrit moins de 10 messages. »), et 21% n’ont jamais posté une seul message sur le service.
Bref Twitter, c’est « 75% des messages postés par 5% des utilisateurs ». Même s’il faut nuancer la signification de ce chiffre, en tenant compte des robots spammeurs (« 24% des messages mondiaux sont publiés automatiquement par des machines, en grande partie pour « spamer » sur le réseau »). Mais bon, 5% de 100.000, ça ne nous ferait de toute façon que… 5000 utilisateurs réellement intensifs en France, qui occupent presque seuls tout le terrain. Et parmi eux, quelle proportion de journalistes ?
• Les leçons de Digg : la faillite de la démocratie de l’info (octobre 2008)
Pour la deuxième fois en quelques semaines, le site de partage « démocratique » de l’information en ligne Digg.com vient de procéder à une vague de bannissement d’utilisateurs, parmi lesquels ont compte à nouveaux quelques uns des contributeurs « historiques » les plus actifs de sa communauté d’utilisateurs.
Le blogueur David Chen, sur Mashable, analyse la persistance de ces profondes difficultés relationnelles entre le site et sa propre communauté d’utilisateurs comme une faillite de ce modèle égalitaire, emblématique du web 2.0.
La prise du pouvoir par les contributeurs les plus actifs lui parait en effet inévitable dans tous les sites communautaires ou participatifs. Et plutôt que de l’empêcher comme Digg tente de le faire de manière tout à fait vaine, David Chen suggère au contraire d’accepter ce phénomène et de le réguler, dans le dialogue avec la communauté plutôt que dans la confrontation permanente.
Mais c’est bel et bien tout un pan du « modèle web 2.0 » qui s’effondre au passage en montrant au grand jour les limites « des modèles basés sur le crowdsourcing »… et c’est l’ambition d’une « démocratie de l’information » qui tombe à l’eau par la même occasion.
Qui s’exprime en ligne ? (3) : surtout les jeunes diplômés
• dans L’information à l’état gazeux, ou la sublimation du journalisme (février 2009), à propos du livre du chercheur Franck Rébillard, Le web 2.0 en perspective :
Participation réduite aux acquêts
Un mot auparavant, sur la seconde objection de fond apportée par Franck Rébillard à la thèse Web 2.0 du « tous les lecteurs sont des auteurs » sur internet : non seulement les lecteurs ont toujours été actifs vis à vis de leur propre lecture, même hors internet (première objection), mais tous les lecteurs ne participent pas sur internet à la création des contenus. Plus même, « la création de contenus » reste sur internet « une activité socialement discriminée » (seconde objection).
Il faut bien réaliser que la création de contenus par les internautes constitue un épiphénomène plutôt qu’un phénomène social généralisé. Et en déduire par extension que la posture active des internautes tant vantée par les partisans du web 2.0 est sans doute l’exception, non la règle.
Il s’agit surtout là pour l’auteur d’une « remise en perspective » au regard de ce que l’on sait du niveau réel de participation des internautes en ligne. (…)
Franck Rébillard indique que « l’intervention des internautes sur le contenu n’est pas une pratique mineure mais minoritaire » :
Et c’est bien au sein des franges intellectuelles de la société que se recrutent principalement les individus formant la minorité des internautes générateurs de contenus sur l’internet.
C’est en tout cas ce qu’indiquent les études menées « sur le profil socioprofessionnel des “rédacteurs citoyens” des sites de journalisme participatif », tels qu’OhmyNews ou Agoravox. Les progrès de la démocratisation scolaires conduiront peut-être à élever ce niveau de participation, mais le phénomène, s’il est pérenne, demandera du temps.
100.000 gus font l’opinion derrière leur écran ?
Récemment, une tribune ouverte par Les échos au consultant Samuel Morillon a mis quelques internautes en émoi :
• Une minorité fait l’opinion sur le Web (Les Echos)
[Enikao] voit dans cette analyse une « insulte » envers « les personnes qui participent aujourd’hui sur le web » :
• Des professionnels entretiennent le mythe d’un Internet sauvage et barbare
Il a sûrement raison de souligner que ce discours dramatisant est celui d’un professionnel qui a justement de judicieux conseils à vendre aux entreprises pour combattre le mal qu’il dénonce, mais on peut s’arrêter tout de même sur l’un des points qu’il avance : l’opinion sur le web (et notamment celle sur les marques, qui sont les clientes du consultant) est le fait, pour l’essentiel, de « 100.000 internautes, non représentatifs de la majorité du lectorat sur Internet ».
Les contenus générés par ces internautes surreprésentés sur la Toile influencent le lectorat général, celui qui consomme de l’Internet, mais qui produit peu. Le positionnement idéologique souvent radical de ce noyau d’internautes, renforcé par la pratique courante de l’anonymat, représente une menace pour les entreprises.
Samuel Morillon ne dit pas, dans cette tribune, comment il arrive à cette estimation de 100.000 faiseurs d’opinion sur internet, mais au vu des éléments cités plus haut dans ce billet, ce chiffre ne me semble pas si absurde.
Quant au caractère radical - et décalé de l’opinion majoritaire - qu’exprimerait cette minorité agissante en ligne, nous avons cette fois des éléments plus concrets…
L’internaute engagé monopolise la conversation
L’étude est réalisée par des chercheurs de l’Université de l’Ohio et signalée par le site de l’Atelier.fr :
• L’internaute engagé et bavard ne fait pas forcément le leader d’opinion
Les personnes ayant des opinions fortes ont plus tendance que celles plus modérées à s’exprimer sur les réseaux sociaux. Ce qui leur donne l’impression d’être en majorité et que leurs avis sont plus partagés qu’ils ne le sont en réalité. Telle est la conclusion d’une équipe de chercheurs de l’université de l’Ohio. Selon elle, ces personnes ont plus besoin de partager leurs opinions - et c’est souvent parce qu’elles croient qu’elles sont nombreuses à avoir les mêmes idées. « C’est un cercle qui se nourrit lui-même » , explique Kimberly Rios Morrison, responsable de l’étude. « Plus ces personnes s’expriment en public, plus elles ont l’impression qu’elle sont nombreuses et représentatives de l’opinion de la majorité ». C’est plus précisément le fait de paraître nombreux qui les encourage à s’exprimer encore davantage, ajoute la chercheuse.
Reste que parler plus fort n’est pas forcément avoir plus d’influence, nuance Sami Jaber, fondateur de DNG Consulting. « C’est vrai que sur les plates-formes communautaires, les gens qui s’expriment beaucoup sont ceux qu’on référencie le plus », explique-t-il à L’Atelier. « Surtout si leurs avis vont à contre-courant de l’opinion de tout le monde. Ces gens là sont écoutés, mais pas forcément soutenus ».
Le lieu d’expression du malaise des classes moyennes
« Trop de colère sur Internet, ou pas assez dans les médias traditionnels ? » s’interroge Guillaume Champeau sur Numérama, évoquant une sortie du chroniqueur Jean-Michel Aphatie dénonçant, à propos d’événements récents, « une certaine dérive d’Internet, où dominent la colère et le ressentiment ».
Guillaume Champeau y voit « une faute d’analyse » :
Qu’est-ce qu’Internet, au fond ? Sont-ce les internautes qui sont remplis de colère et de ressentiment, ou plus simplement les citoyens, les Français… qui font Internet ? Les médias traditionnels, s’ils ne relaient pas cette colère, s’ils ne se font plus l’écho (comme ils ont enfin su le faire avec l’affaire Jean Sarkozy) de la défiance des citoyens, favorisent l’expression de cette colère sur Internet.
Il n’est pas certain que ça soit faire preuve de professionnalisme que de ne pas entendre cette colère des Français, et de ne pas la relayer. Ni moins encore de prendre l’effet, Internet, pour la cause.
A la lecture de tout ce qui précède, je suis tenté de placer ailleurs la « faute d’analyse ». Si ne s’agit pas de nier qu’une colère s’exprime bel et bien sur le net (narvic sur slate.fr : Sous le règne du buzz, malaise dans la politique et l’information), on a vu précisément en quoi « les internautes », et surtout ceux qui s’expriment en ligne, ne sont justement pas « simplement les citoyens, les Français ».
Cette expression en ligne, « un épiphénomène plutôt qu’un phénomène social généralisé », qui n’est « pas mineur mais minoritaire » et issu « des franges intellectuelles de la société » [Rébillard], produit donc un discours d’opinion plus « radical » et « engagé » que ne l’est celui de la majorité, et qui se croit majoritaire alors qu’il ne l’est pas [Rios Morrison].
Ma propre opinion, et je l’ai déjà développée sur ce blog, est bien qu’internet, plutôt que « la voix du peuple », celle « des citoyens, des Français », ou le « miroir de l’opinion publique », est surtout, pour le moment :
• Une arme des classes moyennes contre les élites médiatiques (février 2009)



