La fin des journaux
- Professeur de communication visuelle et interactive à l’université de Syracuse, Vin Crosbie, se lance sur Rebuilding Media dans une série de billets sur l’avenir des journaux américains.
La première partie est en ligne : « Transforming Americain Newspapers (Part 1) ». C’est un très sombre état des lieux d’un secteur économique dont la crise, loin d’être conjoncturelle, est, à son avis, probablement fatale :
« Plus de la moitié des 1439 quotidiens aux Etats-Unis n’existeront plus d’ici à la fin de la prochaine décennie, que ce soit en format imprimé, e-paper, ou site web. Ils vont sortir du business. Quelques quotidiens nationaux, comme USA Today, le New York Times et le Wall Street Journal, seront diminués, mais il vont continuer à exister via le web et le e-paper, mais pas en version imprimée. Les premiers quotidiens à expirer seront les quotidiens régionaux, qui ont déjà commencé à imploser. S’ajouteront un grand nombre de petits quotidiens, dont la diffusion s’évapore de manière régulière, qui vont décliner jusqu’au moment où il ne sera plus économiquement viable de les publier tous les jours. »
Vin Crosbie rappelle que l’effondrement de la capitalisation boursière des plus grands journaux est « titanesque », témoignant à quel point les marchés ne croient plus dans l’avenir du secteur, et ne revient pas sur les pertes en recettes publicitaires, soulignées par d’autres.
Le recul de la diffusion de la presse américaine semble contenu, mais ce maintien du tirage n’est en réalité que « de façade » et masque un véritable effondrement, dont le développement d’internet n’est nullement la cause, puisqu’il était largement engagé avant même l’apparition du réseau informatique :
« Le tirage global en semaine [1] était de 62 millions d’exemplaires en 1970. il a chuté à 55,8 millions au tournant du siècle, et il est d’environ 53 millions aujourd’hui. La perte globale de 9 millions d’exemplaires n’est pas dérisoire (14,5%) mais ne semble pas si terrible sur une période de 38 ans. »
« C’est sans compter que les chiffres en valeur absolue ne rendent pas compte de la croissance démographique pendant cette période. La population américaine est passée de 203 millions d’habitants en 1970 à 304 millions aujourd’hui. Si l’industrie de la presse quotidienne américaine avait suivi le rythme de la croissance démographique, sa diffusion en semaine devrait atteindre 93 millions d’exemplaires aujourd’hui, et non 53 millions. Proportionnellement à la population, le taux de pénétration (en semaine) à chuté de 30,5% dans les années 70 à 17,4% aujourd’hui, soit une baisse relative de 43%. »
Pour Vin Crosbie, les artifices statistiques (comme de combiner la diffusion du papier et la fréquentation du site web) aboutissent « à surestimer largement le nombre de personnes qui utilisent un journal quotidien, que ce soit en version imprimée ou en ligne. »
« Ajouter du multimédia, de la convergence, de l’interactivité, du Web 2.0 et du “journalisme citoyen” à ce que les journaux ont toujours fait, ce n’est pas un remède, mais simplement du baume et de l’accessoire. »
« L’absence de multimédia et d’interactivité ne sont pas les raisons pour lesquelles la diffusion et le lectorat des quotidiens américains sont en déclin depuis trois décennies, par rapport à la population. La moitié du déclin de la diffusion en semaine et du lectorat des journaux américains est intervenue avant l’ouverture d’internet au public, à la fin de 1991, avant la sensibilisation de la population au multimédia et à l’interactivité. Bien que les Américains attendent aujourd’hui de tous les médias des attributs multimédias et interactifs, l’absence de ces attributs n’est clairement pas la cause majeure de la détérioration de la presse, et en ajouter n’inversera pas ce déclin. »
« Pourquoi l’industrie de la presse quotidienne américaine est en train de mourir alors ? La principale raison est tout simplement que les entreprises de presse américaines ont violé la loi de l’offre et de la demande, en omettant d’adapter leur produit de base à un changement radical de l’offre d’information et de news envers les consommateurs depuis 15 ans. »
La suite est à venir prochainement, je vous tiens au courant… ![]()
La fin des journalistes
- Leonard Witt est professeur de communication à la Kennesaw State University). Il engage avec d’autres blogueurs, sur le Public Journalism network un débat provocateur sur « l’ultime question éthique du journalisme » : « The Ultimate Journalism Ethical Question »
Leonard Witt assistait récemment à un débat sur « l’éthique et le business du journalisme » : la plupart des questions abordées tournaient autour du fait de savoir « s’il y avait trop de Britney Spears à la “Une” »… Sa vision est un peu différente.
« L’ultime question éthique du journalisme : si le public américain ne veut plus payer pour le journalisme - en d’autres termes, s’il ne trouve aucune valeur à ce que nous faisons, comme journalistes - ne devrions nous pas, tout simplement, cesser de le faire ? »
- Amy Gahran lui répond sur Poynter’s E-Media Tidbits : « Journalism : If They Don’t Pay, Should We Stop ? » (« Journalisme : s’ils ne payent plus, on arrête tout ? »)
« Tout d’abord, il me semble que le “public américain” n’a jamais voulu payer pour le journalisme - ou alors pas très cher. Les annonceurs ont toujours été ceux qui payaient l’addition pour une large majorité des organes de presse. Les abonnements et la vente au numéro aux lecteurs ont toujours représenté une faible part des recette nécessaires à la plupart des organes de presse. »
« Je pense que la vraie question n’est pas de savoir si nous devrions arrêter de faire du journalisme si les gens ne veulent pas payer pour ça, mais plutôt : comment la société peut continuer à bénéficier des prestations du journalisme, compte tenu de l’environnement médiatique actuel ? Aussi, quels acteurs pourraient fournir ces prestations et comment ? »
« Probablement cette solution (ou plus vraisemblablement un ensemble de solutions) ne ressemblera ou ne fonctionnera pas comme le journalisme traditionnel. Il se pourrait que ce ne soit pas fait par des “journalistes professionnels” ou des “entreprises de presse”. Il peut y avoir différentes valeurs et normes. Ça pourrait même ne pas être un business. En effet, le gros risque, c’est que la société subisse un préjudice dans cette transition. Mais la société peut aussi participer à la recherche de nouvelles solutions. »
« Je ne cherche pas à banaliser la valeur du journalisme traditionnel. Mais le modèle d’entreprise établi du journalisme ne fonctionne tout simplement plus suffisamment pour continuer à employer autant de journalistes qu’auparavant. »
« Qu’est-ce qui est le plus important : la forme du journalisme ou les avantages pour la société ? »
- Bethany Anderson (The Eleventy Billionth Blog) : « Can I Have Four Beers ? », participe également à ce débat, défendant le point de vue d’Amy Gahran.
Leonard Witt reconnaît en réponse qu’en effet les Américains n’ont jamais réellement payé le journalisme :
« Si la publicité et le journalisme restent liés à jamais, nous n’avons pas de problème. Mais je ne pense pas qu’ils resteront liés à jamais. Toutes les tendances sont au découplage de la publicité et du journalisme. Donc, si la publicité cesse de subventionner le journalisme, qu’est-ce qui se passe ? D’où viendra l’argent pour payer aux journalistes un salaire de subsistance décent ? Pourquoi sommes nous si opposés à l’idée que les gens qui payent pour la plupart des autres services de valeur dans leur vie refusent de payer pour une information éthique et de qualité ? Nous en revenons à notre question éthique d’origine : s’ils ne trouvent pas suffisamment de valeur dans ce que nous faisons, pourquoi le faire ? »
La fin de l’information
Deux études américaines sur le comportement des consommateurs vis à vis de l’information amènent enfin à se poser une question encore plus radicale : qui s’intéresse vraiment à l’info ?
- L’AFP, via Technautes.ca, rend compte d’une étude du Pew Research Center : « USA : la télévision première source d’informations, la presse en recul ».
Le Pew Research Center distingue des profils qui varient selon l’âge et le profil sociologique. Les « traditionalistes » (les plus âgés en moyenne, niveaux scolaires et de revenus plus bas que la moyenne) sont les plus nombreux et les plus fidèles à la télévision. Les « intégrateurs » (d’âge moyen, plus diplômés que la moyenne) combinent les sources d’informations, tandis que les « consommateurs du Net » (plus jeunes que la moyenne, les plus diplômés) évitent les grands noms de l’information pour chercher d’autres sources sur Internet.
L’étude révèle par ailleurs que le scepticisme vis-à-vis des médias est particulièrement élevé, et augmente progressivement.
Le média dont ils croient le plus que « tout ou la plupart de ce qu’il dit » est vrai reste, en télévision, CNN (30% des sondés, contre 42% en 1998), devant le magazine de CBS « 60 minutes » (29%) et les grandes chaînes nationales (28%).
En presse écrite, le Wall Street Journal est le plus cru (25%, contre 41% en 1998), devant le quotidien habituellement lu par les personnes interrogées (22%). L’agence de presse AP n’est crue que par 16% des sondés.
Mais il y a plus grave encore que cette désaffection et cette perte de crédibilité envers les médias, qui ne cesse de croîtrent, notamment chez les plus jeunes et les plus diplômés…
- Nicolas Kayser-Bril, sur Window on the media, rend compte du livre de Markus Prior (« Post-Broadcast Democracy ») : « 10% de news junkies pour 90% d’apathiques »
"Quand on leur demande de choisir leur style d’émissions préféré (entre actu, sports, jeux, clips vidéo, documentaires, télé-réalité, séries, films ou SF) seuls 5% des Américains placent l’actu en tête. Elle arrive 2e pour 11% des sondés et 3e pour 14%.
En d’autres termes, seule une infime minorité de la population s’intéresse aux infos."
La boucle est bouclée : on n’a plus besoin de journalistes pour fabriquer des journaux que les gens ne veulent pas acheter parce que l’information qu’ils contiennent… ne les intéresse pas (et en plus, ils n’y croient pas !).
La seconde étape de notre parcours sera fort heureusement plus optimiste. Les gens s’échangent tout de même beaucoup d’information sur internet, une information qui se diffuse en ligne sous la forme de liens. Cette profusion d’information est telle que l’enjeu n’est même plus de la produire, mais de la trier. Deux logiques s’affrontent : celle des algorithmes et des machines, dont on s’interroge de plus en plus sur la pertinence, et celles des humains qui de plus en plus s’organisent en réseaux pour partager ces liens.
Complément (23 août 2008) :
La fin de l’info (suite)
- Régis Soubrouillard (Marianne2) : « Les Américains s’informent moins et lisent moins les journaux »
Régis Soubrouillard s’intéresse à l’étude du Pew Research Center (citée plus haut) :
Les « désengagés » :
Les Américains boudent les médias. C’est le constat qui ressort de l’analyse d’une récente étude du Pew Research Center. La proportion d’Américains qui ne consultent pas les sources d’information pendant une journée type est en forte progression. Elle est passée en dix ans de 14% à 19% de la population. Les auteurs de l’étude les qualifient de « désengagés ». Le phénomène touche prioritairement les plus de 65 ans, suivis des 30-34 ans et des 18-24 ans.
« La crise de confiance »
Cette nouvelle étude vient confirmer que depuis 2006, les habitudes d’information sont en pleine mutation. Une constante, malgré tout, valable pour la France, et toujours superbement ignorée par la profession : l’étude révèle que le scepticisme vis-à-vis des médias est particulièrement élevé, et continue même à s’accroître inexorablement.
- Jean-Michel Salaün (2007) : « Génération ou âge connecté ? »
Jean-Michel Salaün signale en commentaire ce billet dans lequel il analyse deux études de 2007, dont l’une pointe que « l’audience des nouvelles a commencé à se retrécir, en commençant par les jeunes adultes » depuis les années 80…
- Denis Muzet : « La mal Info » (note de lecture sur novövision)
Je signale également cette étude sociologique portant sur la consommation des médias en France (en 2004/2005) :
Nous demandons toujours plus d’informations, du matin jusqu’au soir, mais de l’information toujours plus brève, plus superficielle. Nous nous plaçons nous-mêmes sous une véritable perfusion de « fast news » qui fait de nous des drogués. Nous ne nous informons plus pour comprendre, mais « pour calmer un peur permanente », pour « surveiller », heure par heure, « la montée du chaos global ». Et du coup, nous ne comprenons plus rien et nous ne sommes pas vraiment rassurés pour autant.
Seconde étape de ce voyage : L’enjeu de l’info en ligne : moissonner et partager des liens
