
- Tintin and the Spider
- (cc) Paul Downey
Que les journalistes eux-mêmes aiment à se présenter comme les « chiens de garde de la démocratie », qu’ils mettent sans cesse en avant ce rôle fondamental qu’ils joueraient dans l’espace public et dans la formation de l’opinion publique, ça se comprend. C’est de bonne publicité, quand il s’agit de défendre toute une corporation, d’obtenir un statut et des avantages particuliers de toutes natures (et notamment des subventions massives de l’État, qui représentent aujourd’hui 10% du chiffre d’affaire de la presse - autant dire une perfusion ! cf. Frédéric Filloux : Le jour où Sarkozy a acheté la presse, sur slate.fr ).
Des journalistes intoxiqués par leur propre mythologie
Là où ça devient problématique, c’est quand les journalistes se mettent à croire eux-mêmes à ces discours de pure autopromotion professionnelle, dont l’objectif principal est tout de même surtout de faire passer la pilule au contribuable, à qui il est demandé de payer trois fois l’information : une première fois au kiosque, une seconde à la caisse du supermarché quand il finance la publicité par un surcoût sur les biens qu’il achète, et une troisième fois sur sa feuille d’imposition.
C’est même assez gênant de voir ces journalistes se retrancher tous en file indienne derrière la figure du « journaliste d’investigation », érigé en modèle absolu et définitif de ce qui serait l’essence même de cette profession, ce qui imposerait à tout citoyen de se dresser pour le défendre bec et ongle, sous peine de grand danger politique. Dans d’autres situations, on appelle ça une prise d’otage…
Vous devez déjà savoir que je ne me suis jamais joint sur ce blog aux vestales de cette pure mythologie, car je n’y crois pas. Pire même, j’affirme que le journalisme ce n’est pas ça. La très grande majorité des journalistes n’ont aucune utilité démocratique. Ils remplissent une fonction de service, très souvent d’aide à la consommation, qui n’est pas dénuée d’utilité sociale et nullement dégradante (il n’y a pas de sot métier), mais qui n’a rien à voir avec la politique.
Mais alors ils font quoi, les journalistes ? C’est pas bien sorcier à savoir. Il existe une Commission nationale d’attribution de la carte de presse, qui établit des statistiques et les met à la disposition des chercheurs…
Des journalistes abstentionnistes à leurs propres élections
Je signale au passage, juste pour rigoler un peu, que les « gardiens de la démocratie » n’ont même pas été foutus capables de voter eux-mêmes en nombre suffisant à la toute récente élection pour le renouvèlement de cette même Commission de la carte (le quorum n’a pas été atteint, indiquait mardi la Commission, selon l’AFP).
Cette commission constitue pourtant la principale organisation de la profession et joue un rôle déterminant dans la définition de ses frontières (cf. Denis Ruellan, Expansion ou dilution du journalisme ?). Ils ont bonne mine, les « gardiens de la démocratie »… qui ne votent même pas pour élire l’instance chargée de dire - justement - qui est digne de faire… un bon « gardien de la démocratie » !
Les deux-tiers des journalistes travaillent dans la presse magazine et régionale
Donc, ils font quoi, les journalistes, au lieu d’aller voter ?
Répartition des journalistes (titulaires de la carte de presse) selon le support de publication (source : Eric Neveu, Sociologie du journalisme, 2004, La découverte) :
- Presse magazine et spécialisée : 42%
- Presse régionale et locale (quotidiens et hebdos) : 23%
- Presse nationale d’information générale (quotidiens et hebdos) : 13%
- Télévision : 12,3%
- Radio : 8,5%
- Agences de presse : 6% [1]
Détaillons. Prés de la moitié des journalistes travaillent dans la presse magazine. C’est le sociologue Eric Neveu qui souligne « la rupture par rapport à une représentation du journalisme comme auxiliaire de la démocratie » :
Le lecteur auquel s’adresse cette presse n’est plus saisi dans la figure totale du citoyen mais à travers une de ses composantes identitaires (retraité, homosexuel, parent d’élève), un de ses loisirs (jardinage, opéra). Tendanciellement, c’est une relation de service, souvent d’aide à la consommation que propose un tel journalisme, davantage qu’un mode d’adresse au lecteur en tant que citoyen.
On peut ajouter que ce journalisme est bien plus fortement marqué par les ravages du markéting éditorial et des relations de promiscuité avec les annonceurs publicitaires, que par le respect des canons déontologiques du journalisme indépendant. Et c’est un euphémisme.
La seconde grande composante de la profession est celle de la presse régionale et locale (additionnée à la première on embrasse déjà les deux tiers de la profession). C’est peu de dire que le rôle de « gardien de la démocratie » de cette presse est problématique (je sais de quoi je parle) : concentration sur une information locale de service, absence d’enquête, tendance générale au conformisme, grande dépendance vis à vis des institutions locales (qui fournissent gratuitement une information de service dont on ne peut se passer), et le plus souvent, pour couronner le tout, une situation locale de monopole.
La presse radio et télévision : elles ne sont que marginalement « productrices » d’information originale et se bornent, pour l’essentiel, tant au niveau de la sélection que de la hiérarchisation (l’« agenda »), à recycler l’information produite par la presse écrite nationale et les agences.
Restent 4 à 5.000 candidats - seulement - au statut de « gardiens de la démocratie »
Restent les quotidiens et les hebdos nationaux généralistes : une partie de leurs rédactions se consacre elle-aussi à l’information magazine et thématique (pages conso, mode, auto, loisirs, spectacles, people, voyage, high-tech, etc.), qu’il convient de déduire de ceux qui s’occupent réellement des pages politique, économie, social et société (éducation, santé, justice…), et international.
Une part seulement des 12% de cette presse doit donc être ajoutée aux 6% de journalistes d’agence. Ce qui nous fait, au bout du compte, 10 à 15% seulement des journalistes qui ont rapport avec l’activité que l’on prête aux « gardiens de la démocratie ». Sur 37.307 cartes de presse attribuées en 2008 (en comptant que certains sont au chômage), il nous reste grosso-modo 4.000 à 5.000 journalistes concernés par notre grande affaire.
75 à 125 journalistes d’investigation au Royaume-Uni
Et parmi eux, combien font réellement de l’investigation ? On semble assez discret sur le sujet en France. On est un peu plus ouvert - ou simplement intéressé à la question - au Royaume-Uni. Le site Journalisme.co.uk signalait avant-hier qu’un groupe de journalistes britanniques réfléchissant à la survie du journalisme d’investigation, sous la conduite de Paul Lashmar, estime le nombre de journalistes qui s’y consacrent au Royaume-Uni à « seulement 75 à 125 » pour tout le pays.
Qui parie que ce n’est pas grosso-modo la même chose en France ?
Qu’on me comprenne bien [2], il ne s’agit pas de nier qu’on a un vrai problème avec le financement d’un journalisme d’investigation au bord du collapse. Mais il s’agit de le ramener à ses proportions réelles, de ne pas en faire Le problème Du journalisme en général, et de ne pas se laisser intoxiquer par le discours professionnel qui laisse entendre que l’avenir de la démocratie est lié à celui des journalistes des rubriques people, cosmétique et gadgets high-tech.
Dans le débat plus général sur l’avenir du journalisme et de son financement sur internet, l’argument de la démocratie et de l’investigation est très largement un alibi, un arbre très opportunément mis en avant pour masquer l’absence de forêt.
Il y a d’un côté la question du journalisme « politique, économie et social, société et international », notamment dans sa dimension d’enquête et de reportage, et de l’autre celle du journalisme de loisir et de consommation, dans toute sa dimension commerciale et markéto-publicitaire.
Que ces deux journalismes rencontrent l’un et l’autre des difficultés avec les développements de l’usage d’internet dans le public, ne rend nullement légitime d’en faire un paquet cadeau et d’invoquer l’alibi démocratique à toutes les sauces. Voilà, c’est dit.
Et c’est là qu’on atteint, à mon sens, le point de rupture du journalisme. Cette profession composite n’a aucune homogénéité. La principale conséquence pour elle d’internet est de disloquer cette unité de façade : il y a des journalismes. Les problèmes et les enjeux ne sont pas les mêmes pour les uns et pour les autres. Les solutions seront vraisemblablement différentes (et il n’y en a pas forcément pour tout le monde). Il n’est nullement dit, à cette heure, que l’improbable unité du journalisme résiste à ce rouleau compresseur qui vient…
Lire aussi :
• Pierre Langlais (slate.fr) : La fin du mythe du journaliste
