
- Saint Sebastian
- (cc) Sebastian Bergmann
Je me permets d’emprunter ce titre à la blogueuse anonyme Aliocha, qui avait commis ce grandiloquent billet Contre Eolas, pour afficher à la face du monde toute la douleur de sa rupture avec le maître. Il est vrai qu’on ne brûle jamais si bien que ce qu’on a adoré (la même Aliocha détient en effet le record mondial de commentaires sur le blog d’Eolas : plus de 1000 à ce jour - je croyais le légendaire Troll Detector du maître plus efficace que ça.
). Quoiqu’il en soit, rassurez-vous, les voilà réconciliés et copains comme jamais. Probablement depuis que le maître lui trouve le nez « charmant ». On a changé des faces du monde pour moins que ça, en effet.
Pourquoi je vous parle de ça ? A l’époque où la procureure Aliocha lançait son terrrrible réquisitoire contre Eolas, coupable, forcément coupable… puisqu’avocat [1], d’avoir dit du mal des journalistes (on y vient), elle n’hésitait pas à me citer comme témoin de l’accusation dans son procès (je n’avais rien demandé). Mais depuis quelques temps, notre procureure s’est lancée dans un nouveau procès, et c’est moi qui suis aujourd’hui dans la position de l’accusé… parce que j’aurais dit du mal des journalistes (on y est). Et que même, ce n’est pas permis, et que même c’est très mal. La procureure Aliocha tient fermement la garde à la porte du Temple, et n’hésite pas à crucifier de son verbe acéré tous les blasphémateurs. Voilà mon tour.
Examinons donc cet acte d’accusation et tentons de formuler une timide plaidoirie en défense.
Précisons tout d’abord qu’Aliocha semble être elle-même journaliste. Elle nous le dit, sans pouvoir nous en dire plus. Aliocha est une procureure anonyme. Elle travaille comme pigiste dans la presse économique parisienne, après une formation juridique. Je ne sais si l’on peut considérer ces points comme des informations, selon les canons professionnels du journalisme, puisqu’ils ne sont pas recoupés. En l’absence de vérification, je les mentionne donc sous les réserves d’usage. J’aurais même dû enrober ça de l’un de ces - fort pratiques - conditionnels qui envahissent aujourd’hui la parole de journalistes, qui ont, ces derniers temps, semble-t-il, une fâcheuse tendance à moins vérifier ce qu’ils avancent.
Mais voilà qu’au lieu de me défendre, j’aggrave mon cas, et je dis encore du mal des journalistes. Je vais finir par me faire taper sur les doigts. Quoique, comme le dit la procureure elle-même, un blog, c’est pas du journalisme, c’est de l’« opinion », on a donc le droit de raconter n’importe quoi. Elle s’y connait.
Revenons à l’acte d’accusation, examinons les éléments à charge (quelques uns du moins, je n’ai pas fait l’effort de repeigner le document in extenso. Il se répète beaucoup d’ailleurs. Ces échantillons sont représentatifs).
Je serais donc, sur ce blog, « un spécialiste de la mort des médias », qui même « veut » la mort du journalisme. Quand un spécialiste des médias - tout court, quant à lui -, rédacteur en chef à l’Expansion, comme Bernard Poulet, fait le constat lucide et glaçant de « La fin des journaux », voyez donc, s’insurge notre procureure, que j’entends cette nouvelle avec « enthousiasme », et qu’elle me fait osciller entre « délectation » et « jubilation ». Dit plus directement, je serais donc une sorte de vautour en train de me repaître d’un cadavre.
Que répondre à ça ? En réalité rien. Il n’y a là ni information, ni argumentation. Un simple délire qui témoigne d’une lecture pathologique de ce que je peux écrire sur ce blog. On peut simplement tenter d’identifier la pathologie en question, et renvoyer à cette accusation de nécrophilie le soupçon d’une forme d’hystérie.
Le blogueur qui veille en moi ne peut toutefois s’empêcher de s’interroger : comment peut-on être aussi mal lu et donc si mal compris ? Comment peut-on en arriver à ce point à provoquer chez certains lecteurs une lecture tellement biaisée de ses propos, qu’elle finit par déformer et noircir à l’extrême systématiquement le moindre argument. Même le plus anodin est travesti, pour appuyer une nouvelle imprécation, comme une fagot supplémentaire à porter au pied du bûcher.
Ça devient en effet problématique quand l’accusation ne se nourrit plus que de la déformation systématique d’une lecture délirante. Il me faut peut-être quitter-là la robe de l’avocat en défense, pour endosser l’habit du clinicien.
C’est que la maladie s’aggrave ces jours-ci. C’est ce qui me fait réagir aujourd’hui.
Ainsi j’écrivais récemment De l’utilité démocratique des journalistes…, pour rappeler cette simple évidence que la majorité des journalistes travaillent dans des magazines spécialisés, de la presse professionnelle à la presse de loisir et de consommation, ce qui a fort peu de rapport, soyons honnêtes, avec le rôle de « chien de garde de la démocratie ».
Que n’avais-je pas écrit là ! Un véritable blasphème. On ne doit pas dire ces choses là ! Il ne s’agit rien d’autre que des “allégations de Narvic sur le nombre excessif de journalistes”. Je sens venir le point Godwin, et l’on va bientôt m’accuser de vouloir ouvrir des camps. Si on lit bien d’ailleurs, c’est quasiment déjà fait.
Ainsi, poursuit l’imprécatrice, “Narvic réduit le rôle démocratique de la presse à un simple argument corporatiste”. On touche-là un début d’argumentation rationnelle sous le voile du délire, même s’il s’agit toujours de la même lecture biaisée de mes propos.
C’est qu’Aliocha défend, sur son blog, la haute idée qu’elle se fait du journalisme. Jusqu’à se poser en vestale, porte-parole anonyme de toute une profession - qui ne lui a rien demandé - dont elle se fait la gardienne des valeurs. Malheur à celui qui n’a pas l’heur de partager ce point de vue et, pire, défend une autre conception du journalisme. Crime de lèse démocratie. Je sens revenir le point Godwin à grands pas.
Ma conception du journalisme est qu’il est avant tout une attitude et non un règlement ou une religion. C’est même une attitude fort paradoxale, dont je n’oublie pas que l’histoire en fait une fille de la littérature et de la politique, avec d’improbables rejetons…
Alors non, je ne crois pas qu’il convienne de définir le journalisme comme étant la profession des « gardiens de la démocratie », car ça n’a rien à voir avec le travail qu’effectuent dans la réalité (et non dans le fantasme) la grande majorité des journalistes. Alors oui, certains d’entre eux, qui mènent un travail de reportage et d’investigation sur des sujets d’intérêt général sont un utile secours à l’information du citoyen pour l’éclairer dans ses choix politiques. Mais non, l’existence de ces derniers, qui ne sont en réalité qu’un poignée (et donc certains, tels Pierre Péan et Denis Robert, n’ont d’ailleurs pas de carte de presse) ne sauraient servir de caution ou d’alibi à toute une profession pour aller quémander au gouvernement des centaines de millions d’euros de subventions publiques à la presse. Une presse qui continue à s’affirmer pourtant libre, en refusant de s’interroger sur ce que le gouvernement demande en contrepartie d’un tel cadeau (re-lire à ce sujet Frédéric Filloux, sur Slate.fr : Le jour où Sarkozy a acheté la presse).
J’ai la faiblesse d’adhérer à cette définition d’Hubert Beuve-Mery : « Le journalisme, c’est le contact et la distance », en privilégiant pour ma part « la distance », quand d’autres glissent dangereusement, à mon goût, du « contact »… à la promiscuité.
Ainsi, selon ma propre conception du journalisme, un journaliste économique ou financier, par exemple
, n’a pas d’« ami financier ». Selon moi, un journaliste digne de ce nom, ça ne déjeune pas, Madame.
En tout cas pas avec ses sources. Selon moi en effet, la promiscuité de certains journalistes avec les mondes politiques et économique est une réelle gangrène du journalisme français et mine sa crédibilité dans l’opinion. On ferait bien de prendre exemple, sur ce point, sur le journalisme américain, qui passe plus de temps à enquêter et moins à déjeuner (tiens, au passage, qui paye l’addition ?)…
Ma vision du journalisme, je ne me la suis pas faite comme ça tout seul. J’ai un peu observé depuis quinze le journalisme de l’intérieur, tel qu’il se fait et non tel qu’on le rêve. J’ai lu aussi des livres au lieu d’aller déjeuner. Certains écrits par des journalistes qui réussissent à prendre une certaine « distance » vis à vis de leur propre profession, ce qui semble si difficile et douloureux à d’autres. Et certains livres écrits par des non-journalistes, ce qui me semble-là bien plus intéressant encore, pour celui qui est toujours à la recherche de ce regard avec « distance »…
De Philippe Cohen et Bernard Poulet à Yannick Estienne, Denis Ruellan et Nicolas Pelissier, (bref dans ma bibliothèque et un peu partout sur ce blog) j’ai tenté ici de développer une réflexion sur le journalisme appuyée sur une argumentation et sur une documentation, qui n’était pas forcément disponible en ligne, ou pas toujours facilement accessible.
J’ai précisément tenté de me dégager de l’« opinion ». Je n’ai peut-être pas réussi, mais il est tout de même difficile de recevoir de telles leçons de ceux qui n’ont même pas cherché et qui s’en gargarisent. De ceux qui, perpétuellement empêtrés dans leurs propres contradictions, affirment d’un côté se refuser à la polémique, quand leur propos n’en est de l’autre qu’un flot continu.
J’ai quelques fois, par le passé, tenté d’engager le dialogue avec Aliocha, ici même, sur son blog et chez quelques hôtes bloguesques accueillants. Sans succès, face à tant de désinvolture intellectuelle. J’y avais renoncé, préférant le silence à cette stérile tentative de conversation qui ne commence jamais. Mais la harpie s’acharne, et à défaut d’arguments, vous avez compris que ce n’était guère sa préoccupation, elle me poursuit de ses sarcasmes. Me voilà donc acculé par ce nouvel assaut, réfugié en mon blog fortifié, pour écrire ce pauvre billet en timide tentative de défense. Juste pour vous expliquer pourquoi, si ce n’est ce billet à titre d’exception, je ne décèle pas, en ce qui me concerne, le moindre intérêt à parler d’Aliocha sur ce blog. Promis, c’est dit, on ne m’y reprendra plus. La polémique est close. ![]()