J’avais prévenu que je regarderais de près le résultat de l’initiative originale de L’Express, à l’occasion de la parution de son 3001e numéro, d’associer des blogueurs à la co-production de son site web. Une première série d’articles est aujourd’hui publiée sur le site (la liste des contributions sur une même page), j’en ai lu la plupart et ça m’inspire quelques remarques.
Certains blogueurs ont fait du « pur blogging », j’entends par là qu’ils ont fait comme habituellement sur leur blog, en proposant des billets (ou des vidéos) qui ne relèvent pas du « genre journalistique », mais d’autre chose, et c’est assez amusant de voir ça au beau milieu des articles des journalistes de lexpress.fr. Un vrai choc de culture.
Certains blogueurs ont fait aussi comme sur leur blog, mais leur production habituelle relève déjà largement, à mon avis, du journalisme. Ils n’ont nullement à rougir de la comparaison. C’est même plutôt le contraire : ces blogueurs écrivent souvent dans leur domaine d’expertise, sur des sujets qui relèvent de leur compétence professionnelle, et dans lequel leurs analyses sont souvent de meilleure qualité que celles des journalistes.
Il y a enfin ces blogueurs qui se sont essayés à « faire du journalisme ». Avec plus ou moins de succès, mais avec parfois un succès remarquable. Comme quoi, c’est pas si difficile d’être journaliste…
Un certain nombre de choses intéressantes apparaissent au fil de ces lectures : il y a des choses que les journalistes savent faire et qui présentent quelques difficultés pour les blogueurs (c’est tout de même un métier qui demande certaines maîtrises techniques qui ne s’acquièrent pas en une heure), mais les blogueurs maîtrisent eux-aussi des techniques, propres à internet, mieux que les journalistes (qui ont parfois du mal à s’y mettre).
Il y a des différences de ton, de style, de centres d’intérêt, de manière d’aborder les sujets, qui marquent des territoires spécifiques du journaliste et du blogueur. Le plus manifeste est la manière de dire « je », d’être personnellement présent dans son propre texte, jusqu’à parfois la mise en scène de soi, très courante chez les blogueurs et que s’interdisent généralement les journalistes.
Mais ces différences, qui relèvent essentiellement de la forme, ou du positionnement personnel vis à vis de son propos, n’ont rien d’insurmontable. Cette expérience manifeste qu’il n’existe pas une frontière entre le journalisme et le blogging, mais une transition très progressive, et ceux qui se trouvent « au milieu » de ce continuum appartiennent aux deux côtés.
Les blogueurs qui font du blogging
- Mry (Choses vues) : « Il faut réouvrir les maisons closes » (vidéo)
Mry, c’est un cas. Je vous recommande ce petit bijou de pure provocation destinée à choquer le bourgeois, en profitant de l’occasion pour se mettre en scène soi-même (ça fait partie du personnage).
On n’est pas dans le journalisme ici, mais dans la chronique, dans le billet d’humeur. C’est un art authentique et il est ici maîtrisé avec brio. C’est ça aussi les blogs, et c’est très amusant de voir ça sur le site de L’Express. ![]()
Les blogueurs politiques
- Alain Lambert (son blog) : Qui pourrait menacer le succès du plan de relance ?
Alain Lambert, c’est tout autre chose. Le sénateur est aussi un blogueur confirmé. Son billet ne relève pas non plus du journalisme. Il s’agit de commentaire politique éclairé, mais pas comme un éditorialiste. Il s’agit d’une tribune. Comme de nombreux autres blogueurs politiques le font (mais ici à un haut niveau, ce qui n’est pas toujours le cas), Alain Lambert défend une opinion politique. Sa place dans la vie politique suffisait à lui ouvrir déjà les colonnes des médias, on n’est donc guère surpris de le lire ici. D’autres blogueurs politiques doivent participer à l’opération mais n’ont pas encore rendu leur copie : le contraste pourrait s’avérer plus saisissant.
Cette forme de blogging rend à mon sens parfaitement obsolète le genre journalistique de l’éditorialiste et son statut improbable et bâtard. Le journaliste est en effet fort mal placé pour faire du commentaire politique, tout en prétendant ne pas faire de la politique. Cette position est intenable, et elle l’a toujours été. Commenter la politique, c’est déjà faire de la politique : ça implique un engagement, c’est exprimer une opinion. Les journalistes qui éditorialisent ne sont pas francs s’ils ne l’admettent pas, et s’ils l’admettent, c’est qu’ils ne font plus du journalisme. Je l’ai déjà écrit ici et je n’ai pas changé d’avis, les blogueurs politiques sont en train d’avoir la peau des éditorialistes, et c’est tant mieux. ![]()
- Malek Khadhraoui (Stranger) : Le ministre des Affaires étrangères tunisien en flagrant délit de mensonge ?
Autre figure du blogueur politique, Malek Khadhraoui est un militant qui ne pourrait s’exprimer comme il le fait sans internet et le blog. La critique du pouvoir, et même la simple information impartiale, étant interdites dans la sévère dictature qu’est la Tunisie, les Tunisiens n’ont aucune chance de lire ça dans les médias de leur pays. C’est le blogging comme véritable média alternatif pour contourner la censure politique. Là encore, un bel exemple de blog indispensable.
Les blogueurs qui témoignent
- Nicolas Ngonga (landofthegeeks) : Dieudo t’as fait le con !
Ces trois exemples relèvent également du « pur blogging » et pas du journalisme. Ces trois blogueurs prennent la parole en ligne pour témoigner de leur propre situation. Morgane explique, avec beaucoup de pédagogie, comment elle utilise MySpace pour faire connaître le groupe de rock dans lequel elle joue. Marina témoigne d’une situation qu’elle connaît et dans laquelle elle est impliquée : la vie de la jeunesse dorée de Beyrouth. Nicolas Ngonga s’adresse directement à Dieudonné, pour témoigner de son incompréhension de l’évolution récente de l’humoriste. Ces trois témoignages intéressants ont bien évidemment tout à fait leur place dans un média d’information. Ce qui change avec le blog, c’est que les médias ne sont plus un passage obligé pour que ces blogueurs publient leur témoignage. Ils peuvent le faire seuls grâce au blog.
Les blogueurs qui sont déjà des journalistes (ou presque)
- [Enikao] (BlokNot) : Les nouveaux avatars de la peur du Web
- Stanislas Magniant (Netpolitique) : Barack Obama, président des internautes ?
- Christophe Asselin (inFLUX) : Les veilleurs sont-ils de vulgaires espions ?
- Olivier Mermet (le blog de nuit) : RFID : des dresseurs de puces aux dresseurs d’entreprises
- Cyrille Chaudoit (veille2com) : La suppression des DRM sur iTunes suffira-t-elle à sauver l’industrie musicale ?
Ces cinq billets sont rédigés par des blogueurs, mais par leur sujet autant que par le traitement qu’ils en font, il s’agit bien de journalisme. Etre journaliste et faire du journalisme ce n’est en effet pas la même chose. Ces cinq blogueurs proposent des analyses dans des domaines dans lesquels ils sont experts. Ils s’y connaissent en tout cas probablement plus que la plupart des journalistes.
D’autant que ces cinq articles sont tous en rapport avec internet (que les journalistes connaissent mal) et en abordent des aspects pointus qui sont traités de manière remarquable. Combien de journalistes sont en mesure de faire mieux ?
- comment internet est présenté par le gouvernement et en quoi cette communication basée sur la peur traduit surtout une ignorance ([Enikao]) ;
- en quoi l’utilisation d’internet par Barack Obama durant sa campagne devient maintenant un véritable défi pour sa manière de gouverner (Stanislas Magniant) ;
- pourquoi la mise en place d’une veille de l’information sur internet par le ministère de l’Education a-t-elle été si mal reçue par le monde enseignant (Christophe Asselin) ;
- la technologie en plein développement des puces RFID pose des problèmes de nature éthique qu’il ne faut pas négliger (Olivier Mermet) ;
- l’industrie musicale abandonne en partie les verrous électroniques qui formaient un obstacle au développement du téléchargement légal de musique sur internet (Cyrille Chaudoit).
Ces blogueurs ont parfois le défaut de tous les experts : la difficulté à vulgariser un sujet qu’ils maîtrisent, mais pas forcément tous les lecteurs. Mais la qualité de leur information et leur analyse sont de première ordre. Ils témoignent fort bien de la richesse de ces blogs d’experts, où l’on trouve souvent un meilleur traitement des questions complexes que dans les médias traditionnels, et très souvent avant eux. Les journalistes commencent d’ailleurs à y puiser largement.
Les blogueurs qui s’essayent à faire du journalisme
Les deux contributions de Samuel pour cette opération sont pour moi la seule véritable découverte. Samuel est un authentique blogueur. Son blog est un lieu de prise de position politique, parfois délibérément provocatrices, et de débats, parfois vifs. Samuel s’affirme de droite, mais ses positions sont très rarement partisanes et toujours sincères et personnelles. Mais ici, pour L’Express, Samuel s’est essayé à tout autre chose que ce qu’il fait habituellement sur son blog : ces deux articles sont du véritable journalisme et même de l’excellent journalisme.
Samuel est assistant parlementaire et connaît bien la vie politique française et les institutions, mais il ne fait là ni une tribune, ni un témoignage, mais deux articles de vulgarisation politique remarquablement pédagogiques, clairs, nets, précis et simples, sur deux questions pourtant complexes :
- comment fonctionne la procédure d’amendement des lois en débat au Parlement et ce qu’entend changer le gouvernement en la matière ;
- en quoi consistait et quel était l’objectif de la loi, qui vient d’être rejetée par le Conseil constitutionnel, au sujet du siège parlementaire des ministres qui quittent le gouvernement.
Les journalistes français n’ont pas toujours autant de réussite dans leurs efforts pédagogiques. Ils négligent même parfois cet aspect pourtant fondamental du travail que l’on attend d’eux. Ce n’est pourtant pas si difficile, puisqu’un blogueur peut le faire. ![]()
Pas de frontière entre blogueurs et journalistes
Ces quelques exemples démontrent quelque chose, à mon avis, outre l’intérêt de cette opération elle-même. C’est qu’il n’y a pas de véritable frontière entre blogueurs et journalistes, où s’il y en a une, on trouve beaucoup de monde dans le no man’s land entre les deux postes de douane…
Les « deux mondes », qui ont souvent tendance à se regarder en chien de faïence et à sommer tous ceux qui sont au milieu de choisir leur camp, ont au contraire bien intérêt à explorer ces passerelles. Car on voit aussi que les « deux mondes » ont des choses à apprendre l’un de l’autre.
Les journalistes maîtrisent des techniques d’expression qui leur permettent d’être compris par le plus grand nombre, ce qui pose souvent des problèmes aux blogueurs. Eric Mettout, le patron du site l’express.fr, le signale dans la courte vidéo ci-dessous où il raconte, à chaud, ses premières impressions sur cette expérience vue de l’intérieur.
On en voit de nombreuses traces dans les billets pointés ci-dessus : beaucoup d’expression « de spécialistes » qui ne sont pas expliquées et qui échappent au profane, des pratiques qui « ne passent pas » dans les médias, comme de glisser dans son article des citations en anglais sans les traduire, une expression qui table souvent sur le fait que l’on « va être compris », alors qu’il vaudrait mieux tout tenter pour l’être et ne pas imposer trop d’efforts aux lecteurs…
Dans d’autres billets que je n’ai pas cités ici, on sent des tentatives maladroites de « faire comme » les journalistes et qui tombent à plat, surtout quand des blogueurs tentent de sortir de leur domaine de prédilection pour s’essayer à des sujets qu’ils maîtrisent moins : ne pas entrer assez vite dans le vif du sujet, se perdre dans des digressions sans fin, manquer de vie, être ennuyeux. On constate parfois des manques criants de mise en perspective de l’information, quand quelques rappels historiques et d’autres éléments de contexte sont absolument indispensables à la compréhension du propos par le plus grand nombre et font cruellement défaut.
D’un autre côté, tous ces blogueurs manifestent une maîtrise de techniques liées à internet, que n’ont généralement pas les journalistes : le placement de liens externes dans leurs textes et l’aisance dans la manière de les placer (c’est une technique rédactionnelle en réalité pas si simple que ça), le recours facile à la vidéo à l’intérieur même des billets.
Les blogueurs savent aussi manier le « je », ce qui établit une relation singulière entre le rédacteur et le lecteur, ce qui donne un ton à leurs billets, une forme de naturel dans l’écriture, qui accroît finalement leur efficacité. Les journalistes au contraire s’efforcent de chasser le « je » de leurs papiers, ce qui conduit à une forme de style impersonnel et aseptisé, et pour tout dire artificiel.
Dans le ton et dans le style, les blogueurs apportent de la fraîcheur et du renouvellement, dont les journalistes feraient bien de s’inspirer.
Pour finir, je laisse la parole à deux autres personnes qui ont publiés des commentaires au sujet de cette opération. Pour rester dans le ton de mon propre billet… il y a un blogueur et un journaliste :
- Le blogueur François Guillot (Internet & Opinions), dans un commentaire sur le blog du journaliste-blogeur Jeff Mignon, sur MédiaCafé :
Je voudrais partager un ressenti en observant l’opération de l’Express.fr pour le numéro 3001.
L’Express a invité de nombreux blogueurs sur son site web pendant les 3 jours de l’opé (de mercredi à aujourd’hui). On peut distinguer les articles écrits par les journalistes des articles écrits par les blogueurs par un petit label qui précède le titre de l’article : « l’actualité vue par les blogueurs ».
Et bien j’ai beaucoup moins envie de lire les contenus des blogueurs dans ce format que dans leurs blogs, sur leurs terrains. Et je crois que c’est parce que je n’ai que le titre de l’article et pas son auteur. Après tout je me fiche de savoir que ce soit un journaliste ou un blogueur qui l’ait signé. Mais j’ai ce besoin de connivence dont parle Narvic dans le mail précédent.
Il me semble donc qu’il y a un fort enjeu à faire identifier les visages des journalistes pour créer des relations de connivence. Qui passeront par leur plume, mais aussi leur implication dans la discussion.
La marque media perd en valeur ; la marque devient l’auteur.
- Le journaliste Eric Mettout patron de lexpress.fr, à l’origine de cette opération :
- Le blog dédié à cette opération : 3001, l’Odyssée de l’info.
