« Des marionnettes d’une nécessité qu’il faut décrire. » Pierre Bourdieu, parlant des journalistes [1].
Possible, sans doute, de ne pas débuter pied au plancher. Mais puisque nombre de journalistes sont fort occupés à paniquer, donc la tête ailleurs, capter leur attention nécessite un peu de technique … journalistique. C’est le jeu.
Point trop n’en faut cependant, l’idée n’est pas de fournir ici à la fiction corporatiste « les journalistes » de quoi se nourrir : bosser à TF1, à l’Equipe, à Voici, au Figaro, à la Provence, à Rue89, au Post, c’est obéir à des patrons différents (de moins en moins, certes), participer à des projets économiques différents, appartenir à des champs concurrentiels différents, subir (ou pas) des pressions différentes, évoluer dans des sphères humaines différentes, etc. Bref, aucun rapport.
Seules quelques lois communes sur la liberté de la presse pourraient laisser supposer un corps homogène et des combats communs (Robert Menard le vit ainsi, mais la situation en France n’est pas à ce point grave qu’il faille tous se lever pour Danette).
Avant internet, les fictions corporatistes permettaient à peu de frais de se soustraire à la critique, de se protéger des attaques des autres, et j’ai plus vite fait d’écrire d’ailleurs directement conservatisme et discours du « cela va de soi ». Le siècle dernier. La préhistoire.
Bourdieu n’est néanmoins pas mentionné par hasard : il est peu apprécié par la fiction « les journalistes », et vous le croiserez à plusieurs reprises dans le présent exercice (qui a dit, au fond, « oui surtout dans tes phrases à rallonge ? ». Pffff).
Pour encore mieux nous épargner cette fiction corporatiste, les travaux d’un autre sociologue, moins virulent, ou plus aisément repérable comme constructif, semblent précieux : Cyril Lemieux, et son « Mauvaise presse » (2000).
Particulièrement les 3 trois grammaires [2] que tout journaliste orthodoxe manierait systématiquement : grammaire privée pour accoucher en confiance un informateur (le off), grammaire publique visant à assurer de la fiabilité de ses dires (le on), et grammaire de la réalisation relative à la mise en forme de son travail.
Ce que parler veut dire, pour un journaliste
« Est légitime une institution, ou une action, ou un usage qui est dominant et méconnu comme tel, c’est-à-dire tacitement reconnu. » Est légitime ce « qui produit l’essentiel de ses effets en ayant l’air de ne pas être ce qu’il est ». Pierre Bourdieu [3].
Faisons l’hypothèse que chaque journaliste, et son employeur artificiellement solidaire, rechercherait le monopole [4] sur l’information des cerveaux d’une partie de la population, pour paraphraser Bourdieu dans la joie.
Historiquement, il se pourrait que ce monopole fut un rasoir 3 lames, vraisemblablement en rapport avec les 3 grammaires de Lemieux :
- monopole de la capacité à accoucher, fabriquant l’illusion que le journaliste est, cela va de soi, le seul digne de confiance à qui se confier ;
- monopole de la capacité à restituer avec fiabilité les faits, fabriquant l’illusion que seul le journaliste, cela va de soi, est à même de raconter la vérité ;
- monopole sur la capacité à mettre en forme le contenu, fabriquant l’illusion que seul le journaliste, cela va de soi, est capable de maîtriser titraille/format/timing/etc.
Je crois qu’il serait envisageable de positionner dans un diagramme en 3 dimensions chaque pratique journalistique individuelle. Comment se situeraient J.-M. Aphatie, Birenbaum et Morandini, exemples pris complètement au hasard, dans cet espace des « cela va de soi » ? Quel(s) monopole(s) chacun privilégie-t-il ? A l’écrit, à la radio, à la télévision, sur le web, en fonction de leurs employeurs, qu’est-ce qui éventuellement change ou perdure dans leur pratique ? Marrant, non ? Je trouve.
Au passage, rions ensemble amis bloggers de ce qui semble « aller de soi » dans les médias depuis un certain temps : la fiction « les journalistes » serait garante du bon fonctionnement de la démocratie.
Ce que blogger veut dire
Il me paraît aller de soi (!) que le blogging s’oppose aux effets du rasoir 3 lames et des « 3 grammaires du journaliste », bases du « cela va de soi » journalistique, puisque on y croise, dans un jouissif désordre :
- des commentaires sur l’actualité et la marche du monde, subjectivité 100% assumée ;
- le off à la moindre occasion, parce qu’internet coco, c’est le off, et donc une grammaire privée beaucoup plus exposable/exposée ;
- le passage à l’écrit de la langue bien pendue et déviante du bistrot du coin (avec ses excès : les trolls) ;
- le court-circuitage par la structure en réseaux multiples et le rejet historique des légitimités « historiques » ;
- une grammaire publique (ou ses ersatz) sous pression, commentaires grands ouverts ;
- une grammaire de la réalisation journalistique inadaptée, puisque ça se passe entre écrit et oralité, dans un flux rss-isé incessant et non contrôlable (sauf à devenir taré) ;
- une absence structurelle d’organisation et de hiérarchisation de l’information (et donc la possibilité de picorer ici et là, d’être autonome).
Tutti quanti. Paragraphe volontairement et involontairement court. Définitivement pas dans l’esprit de mettre des mots sur des millions de pratiques : un blogger = une pratique.
Définitivement compliqué de se pencher sur sa propre pratique.
Ce que paniquer veut dire
Ma vision de la mécanique économique médiatique est celle-ci : En fonction de la cible (taille, sociologie, etc.), choisir le ou les plus petits communs multiples (PPCM) pour à partir des faits plus ou moins biaisés [5] générer des projections gratifiantes chez le lectorat (plutôt orwellien comme vision ; je sais). Pour vendre, garder ses parts de marché, en gagner.
La cible bouge, parfois, souvent, plus ou moins, en fonction de la désorientation morale de tout ou partie de la société. Les PPCM circulent dans le corps social : même le sujet « météo », autrefois calumet de la paix, est devenu source d’embrouilles, du fait de l’autonomisation du débat scientifique sur le dérèglement climatique.
Quand apparaît, toujours discrètement (signal faible), une « nouveauté », c’est-à-dire un potentiel sujet d’inquiétude car l’Inconnu, le média cherche encore PPCM et projection gratifiante. Mais c’est plus risqué, parfois donc le média en fait des tonnes, surjoue, voire décrète seul que là, franchement, fallait la sortir coco cette affaire, un véritable « débat de société ». C’est pour mieux te manger, mon enfant ! [6]
Les médias de masse réduisent donc logiquement internet au royaume des pédophiles, de la rumeur, du faux, du pas digne de confiance, du délire positiviste « sortie de crise par les nouvelles technologies », le PPCM étant très très … petit (la peur est un efficace PPCM). Plutôt aidés en cela par des personnalités politiques d’envergure nationale (comprendre : visibles dans les médias de masse). Les blogs existent peu ou pas dans ce monde-là, sinon sous l’angle de la diffamation, du ragot, ou de l’égo-casting. Binôme mass média/politique parfaitement huilé (une implacable machine à fabriquer des lois par exemple).
Surtout, quand les médias/journalistes débarquent sur internet, ils amènent avec eux leur public, « informé » au préalable au sujet d’internet par leurs soins, « habitués » à leurs grammaires. Il leur faut donc re-fabriquer une fiction pas effrayante, là, dans cet Inconnu, et produire du PPCM. Sinon, l’audience partira (et c’est pas bon pour les affaires). Tu as donc les commentaires que tu mérites, ami journaliste, c’est ton public qui est dans tes commentaires, celui à qui tu as expliqué ce qu’était internet. DTC, j’ai envie de dire.
Une petite illustration rapide, just for fun, de l’éducation aux blogs de ceux qui se risquent depuis les médias de masse dans le monde de la pédophilie-diffamation-ragot-déviance (on pourrait en remplir des milliers de billets). JM Aphatie, confortablement installé installé dans les jupes de sa mère (RTL/Canal+), dans son dernier billet de la saison, au sujet certainement d’un billet (maladroit, mais par endroit seulement) de Versac et de tout le merdier qui s’en suivit :
« Pourquoi supporter des insultes – les critiques, c’est autre chose – proférées sur le ton de la certitude depuis des olympes artificielles ? »
C’est olympes artificielles qui attire mon œil.
Tout me semble y être :
- utilisation d’une parabole de la transcendance verticale, hors de propos chez les bloggers (jusqu’à l’arrivée incongrue de wikio), mais réellement en action dans les grands groupes médias et/ou industriels. Je risquerais bien une homologie assez bourdieusienne entre structures hiérarchiques chez les écoutés et chez les « écoutants », l’illustrant avec les armées de trolls débarquant sur Versac.net pour défendre les journalistes-à-forte-visibilité-devenus-bloggers, mais bon ;
- projection d’une des caractéristiques essentielles des champs capitalistique et politique (légitimité donc pouvoir fabriqués, artificiels) sur une activité amateur et sincère à une écrasante majorité.
J.-M. Aphatie, vous pourriez faire un bon blogger, pourtant.

Ce que la mort de Versac.net veut dire [7]
Nicolas V. a succédé à Loïc L. comme figure médiatisable en provenance des blogs. Pourquoi, mystère. Ou pas.
Quelques points communs que je vous propose : même école, entreprenants voire entrepreneurs, acceptant les invitations dans les médias historiques (à lire comme EDF est fournisseur « historique » d’énergie). « Légitimables » pour qui est « légitime » ? Dit autrement, gendres idéaux ?
Nicolas V., par l’intermédiaire de l’un de ses avatar Versac.net, s’est souvent positionné vis-à-vis des journalistes-à-forte-visibilité-devenus-bloggers et/ou du traitement médiatique foireux de tel ou tel fait, toujours « mode blogger » on. D’autres aussi, mais moins gendre idéal, donc officiellement déviants.
Cela va de soi, les journalistes-à-forte-visibilité-devenus-bloggers ont répondu, rétorqué, puis dernièrement tout a dégénéré, dans une sorte de feu d’artificiel (jusqu’au crêpage de chignon entre journalistes). Répliques grammaires entre les dents, dans les jupes de leur mère la plupart du temps.
Alors, ces sommets, augmentés de la fin de Versac.net, ont été examinés par les journalistes-sur-internet (pure players ou pas). Instructif. Very instructif.
Grammaires en mouvement, positionnement concurrentiel net (Rue89, pas un mot …), PPCM à l’air (voire sur la table). Nicolas V., après son traitement en mode tiède fondamentalement bloggesque (il aurait pu, d’une olympe quelconque, se la jouer grand prince et attendre que le soufflet retombe pour soumettre une analyse, ben non, il continue de proposer, de s’exposer, bref jouer le jeu …), devrait poursuivre plus loin l’examen de ces pratiques, ou d’autres.
Quelques remarques toutefois (suis bavard). L’étude des différents journalistes en action lors de cette « séquence » est à conduire, me semble-t-il, sur deux niveaux d’articulation :
- 1. à quelles dimensions l’entité (imaginaire) Versac/Nicolas V. a-t-elle été réduite (pour flatter le PPCM) ?
- 2. et pour quel(s) objectif(s) dans le champs concurrentiel médiatique (à qui machin essaie-t-il de piquer l’audience) ?
De plus, Nicolas V. est un emmerdeur ! Non content de critiquer, il demande sans cesse que soient corrigées les imprécisions/erreurs des journalistes à son sujet. Bousille le dosage des grammaires, Nicolas V. ; connaît pas le rasoir 3 lames, Nicolas V. ; menace le processus de fabrication de légitimité journalistique, pffff. Salop de blogger.
Ce que conclure veut dire [8]
Conclure ne veut rien dire. Sur les blogs en tout cas. On n’y fait que causer finalement, via les commentaires faiblement trollés, non ?
Cela va de soi, j’ai essentiellement traité des « cela va de soi » des journalistes. C’est la guerre, je vous le rappelle.
Les recherches sérieuses manquent (cruellement ?), mais nous pourrions peut-être faire l’hypothèse que les bloggers rechercheraient le monopole de la discussion, parfois exclusivement sur une thématique donnée, comme les chats [9]. Simple intuition.
En tout cas, le blogger (ou la bloggeuse) accepte de soumettre ces billets, jamais finis, aux critiques, même les pires, et y répond. S’en foutrait quand même un peu finalement d’influencer le blogger (mais les influençables, eux, s’en foutent pas, et c’est bien dommage, et puis il y a toujours quelqu’un pour te pondre un classement quelque part).
Un dernier mot sur la technique, très progressiste, de détricotage de légitimité proposée par Bourdieu (sur lui-même), dont je propose encore une citation, sadique jusqu’au bout chers amis journalistes : « Je suis la science, puisque je le dis et que, d’ailleurs, on me le dit, puisque je suis professeur au collège de France. »
Pour bien signifier que je ne généralise pas, certains blogs de journalistes, débarrassés des insupportables tics décrits ci-dessus, sont dans mon agrégateur et je les lis avec grand plaisir. Pisani, Eric, Narvic qui m’accueille, sans oublier François Alquier, authentique dynamiteur des 3 grammaires, plus quelques autres.
A vous (les studios, à vous Cognacq-Jay).
