
- A large electric phosphate smelting furnace used to make elemental phosphorus in a TVA chemical plant in the vicinity of Muscle Shoals, Ala. (LOC)
- (cc) The Library of Congress
Slow blogging, very très slow blogging… Je ne me sors pas depuis des semaines de cette période de torpeur bloguesque et de mes états d’âme aquabonistes… Mais qu’est-ce qui se passe ?
Certains décèlent dans l’air comme une sorte de parfum de la fin du « moment blogs ». Thierry Crouzet, « la mort dans l’âme », s’interroge à la lecture de Vinvin (Les social médias ont tué le blogging…) :
Le plus rageant c’est de ne pas voir les choses changer aussi vite qu’on le voudrait. Tout s’effondre et rien ne se passe. C’est une sensation terrible. Faut-il l’éprouver jusqu’à la lie avant d’être capable de se reconstruire ?
Et moi, dans tout ça ? J’ai plutôt le sentiment aujourd’hui que le projet de ce blog, d’une certaine manière, touche à sa fin. Vient le moment, au choix, de le renouveler ou de l’interrompre. Dans les deux cas, il s’agit de passer à autre chose…
Un blog-laboratoire
Ce blog-laboratoire, je l’ai conçu et mené comme « une réflexion à voix haute » sur l’avenir du journalisme à l’heure d’internet. Après deux ans d’activité relativement intense, j’ai le sentiment d’avoir dégagé quelques débuts de réponse à cette question…
J’ai le sentiment aussi que ce message a été entendu et qu’il est partagé par certains. J’ai l’idée, peut-être bien présomptueuse, d’avoir été parmi ceux qui ont fait bouger un peu les lignes et contribué à un début de prise de conscience. Celle-ci est certes encore modeste et brouillée, mais je vois que quelques idées que j’ai défendues ici font aujourd’hui leur chemin…
Ce blog a trouvé un réel écho sur d’autres blogs. Nous nous sommes renvoyé la balle les uns les autres, partageant nos informations et enrichissant mutuellement nos réflexions. Nous avons attiré l’attention de quelques médias d’avant-garde ou plus traditionnels… [1]
On trouve la trace de ces idées dans quelques livres ou mémoires, dont les auteurs sont venus puiser à ce blog pour nourrir leur propre réflexion : de Bernard Poulet (La fin des journaux et l’avenir de l’information) à Nicolas Vanbremeersch (De la démocratie numérique), ou Matthieu de Vivie (La presse sur Internet peut-elle être rentable ?)…
Cassandre et les journalistes
Mais le message a débordé largement ce cadre. A lire aujourd’hui Renaud Revel, qui n’est pourtant pas spécialement avant-gardiste ni clairvoyant outre-mesure sur ce qu’est internet et ce que ça change pour les médias et l’information, je me dis que nombre de journalistes ont fait bien du chemin depuis deux ans dans leur analyse de la situation…
Je me rappelle bien qu’il y a un an à peine, quand j’écrivais « Presse écrite : la grande crise a commencé », que je voyais « Face au net : des journalistes désemparés », on me traitait encore de « Cassandre » et certains m’accusaient de « vouloir la mort du journalisme » ! C’est oublier que la véritable histoire de Cassandre… c’est qu’elle avait raison et qu’on ne l’entendait pas. ![]()
Cette grande crise du journalisme, nous sommes aujourd’hui en plein dedans. Et elle est loin d’être terminée.
Un vieux monde qui se disloque…
Sur les causes, il y a surement beaucoup à dire encore, mais les grandes lignes sont tracées : internet change la donne et bouleverse le précaire équilibre des industries médiatiques, le modèle économique de la presse écrite n’est pas « transférable » sur le net, le « système de l’information » qui se met en place sur le web remet en cause l’existence même des médias traditionnels et la fonction sociale des journalistes. C’est un vieux monde qui se disloque, et qui se recompose en redistribuant les cartes entre de nouveaux acteurs qui font irruption sans prévenir (les internautes eux-mêmes, les blogueurs, les moteurs, les agrégateurs…) et aussi certains anciens qui trouvent le moyen de s’adapter… Quant aux autres…
… un nouveau monde qui émerge peu à peu
Dans ce nouveau monde de l’information, je suis mon propre rédacteur en chef, mais nous ne sommes pas « tous des journalistes »… Le « journalisme citoyen » était vraisemblablement une illusion (Journalisme amateur : quel bilan ? ; Le chercheur, le journaliste et la marmotte : le malentendu de l’UGC), mais il faut très certainement aussi abandonner une vision mythologique et corporatiste du journalisme pour comprendre vraiment ce qui se passe : reconnaître que cette « profession inachevée » est bien moins homogène et beaucoup plus floue qu’elle ne veut bien le dire d’elle-même, qu’elle se délimite concrètement bien plus par ses paradoxes et ses contradictions que par son incertaine « mission » démocratique…
Alors, on peut espérer que tout ne soit pas perdu pour le journalisme…
Des pistes se dessinent, mais rien n’est encore clair, ni sûr. On est aujourd’hui dans cet inconfortable entre-deux que décrit bien Clay Shirky : le vieux monde disparait avant que le nouveau n’ait encore pris forme…
• Les liens. Les journalistes peuvent peut-être se trouver une nouvelle place et un nouveau rôle, dans l’économie des liens, l’agrégation d’information, la « gestion » du buzz, en se redéfinissant comme des journalistes de re-médiation…
• Les blogs. Un nouveau journalisme se réinvente aussi dans les blogs (Le blog est l’avenir du journalisme, La liberté retrouvée ou la naissance d’un néojournalisme dans les blogs, Les blogueurs sont déjà des journalistes, et ils ne le savaient même pas…).
• Les communautés. On voit bien que les projets « de journalistes » qui semblent « prendre », même s’ils sont encore incertains et précaires (Rue89, Lepost…) sont ceux qui parviennent à prendre en compte la dimension communautaire et sociale d’internet.
• La diffusion réticulaire de l’information. A ce stade de ma réflexion, c’est l’aspect que j’ai peut-être le moins « creusé » jusqu’à maintenant, alors qu’il m’apparait aujourd’hui comme essentiel : la nouvelle nature de la diffusion « réticulaire » de l’information sur internet.
La désindustrialisation du journalisme dans les réseaux
Non seulement les médias et les journalistes ont perdu une large part de leur ancien rôle dans la sélection et la hiérarchisation de l’information au profit du web lui-même, comme « machine sociale à hiérarchiser l’information », et de ses « web-acteurs », comme les désigne Francis Pisani, mais ils ont aussi perdu de ce fait la maîtrise de la diffusion, qui est opérée désormais de manière « extérieure » aux médias, « externalisée » dans le réseau lui-même.
Les médiations - et les médiateurs - n’ont pas disparu, mais de nouvelles stratégies basées sur la recommandation apparaissent, dans ce qui ressemble bien à ce que Nicolas Vanbremeersch décrit comme un vaste mouvement de « réallocation de l’attention et de l’autorité ».
Il faut chercher maintenant, je crois, du côté de la « nouvelle science des réseaux » (Bernhard Rieder), pour tenter de cerner la nature de cette diffusion sociale de l’information (Alexandre Steyer et Jean-Benoît Zimmermann). Lire aussi, Hubert Guillaud sur InternetActu : « Le siècle des réseaux »…
C’est là que ça se joue, à mon avis. Bien plus que dans la question du modèle économique de la presse, ou du rôle social et politique du journaliste, tous les enjeux que j’ai pu aborder sur ce blog jusqu’à maintenant se nouent à ce point : c’est lorsqu’on aura compris comment l’information se diffuse dans les réseaux numériques que l’on pourra tenter d’inventer - peut-être - un nouveau rôle à jouer dans le dispositif pour les journalistes et que l’on pourra chercher un modèle économique pour le soutenir…
Le nouvel archipel du journalisme
Je suis prêt à parier, d’ores et déjà, qu’on ne trouvera pas de place dans cet avenir possible pour « le journalisme industriel » tel qu’il s’est peu à peu constitué au cours des 19e et 20e siècles. Qu’on me comprenne bien : il y a peut-être de l’avenir sur internet pour l’industrie médiatique, mais ce sera, selon moi, au prix de l’abandon pour elle du journalisme, de ce projet paradoxal qui tente de maintenir un équilibre improbable entre l’intérêt général et les lois du marché, entre utilité sociale et rentabilité économique, entre pédagogie et service… L’industrie médiatique n’a pas besoin de ce journalisme-là, elle a besoin de « techniciens en ingénierie de l’information », dont l’activité diluée dans la communication et le marketing, renvoie « à un traitement de type techno-bureaucratico-commercial de l’information ».
Les expérimentations menées en ligne sous la direction des éditeurs de presse et non des journalistes (et déjà au temps du Minitel), montrent bien qu’elles auront formé le laboratoire d’un journalisme de marketing, ou plutôt de la fin du journalisme (lire aussi : Entre les lignes : avenir des médias et fin du journalisme selon le rapport Giazzi).
C’est le point de rupture du journalisme…
Ce projet singulier, qui fait le journalisme à mon sens, n’est pas perdu pour autant, mais il doit rompre aujourd’hui avec l’industrie du divertissement et revenir à une sorte d’artisanat. Il se joue alors dans les blogs, les sites pure-players et les réseaux sociaux [2], il s’organise lui-même en réseau au sein des réseaux. Il s’appuie sur ces « îlots », pour former, en marge de l’industrie médiatique et résolument au cœur même du public, un nouvel archipel du journalisme.
Je rejoins finalement l’intuition de Denis Ruellan, en conclusion de la nouvelle édition 2007 de son livre « Le journalisme ou le professionnalisme du flou » :
Comment se réorganiserait le journalisme à l’heure d’internet ? Un métier qui se recentre sur des fonctions techniques d’un côté, un autre métier, celui d’auteur, qui reprend une certaine autonomie, dans un étonnant retour aux sources mêmes du journalisme :
« Le marché du travail du journalisme pourrait ainsi être segmenté en deux ensembles : à l’intérieur des entreprises, salariés, des régulateurs de contenu informationnel dont la production serait principalement externalisée, achetée à des auteurs, partiellement professionnalisés et soumis à une concurrence généralisée des sources et des publics. Dans cette hypothèse, le journalisme opérerait un éternel retour à lui-même, aux conditions de sa naissance au XVII° siècle quand Théophraste Renaudot, éditeur de la Gazette, entouré de quelques secrétaires de rédaction, trouvait ses nouvelles en ville auprès d’informateurs qui n’en étaient pas moins ses lecteurs. »
Fin de l’industrie, retour à l’artisanat… C’est peut-être le moment pour moi désormais de consacrer moins de temps et d’énergie à la réflexion qu’à l’action, à chercher moins « pourquoi ? » que « comment ? », bref… le temps d’expérimenter.
