A la convention démocrate de Denver, ce n’est pas la guerre entre les blogueurs et les journalistes, c’est juste un match. Mais c’est le premier du genre. Ou plutôt c’est la première manche d’une partie qui ne fait que commencer et dont j’ai bien l’impression de déjà connaître l’issue…
15.000 journalistes du monde entier contre 500 blogueurs américains… La partie est inégale, l’avantage numérique fera la différence ? Le match est déjà joué avant même d’avoir commencé ? Rien n’est moins sûr ! L’« avantage numérique » n’est justement pas là où l’on pourrait le croire…
L’expérience militaire - si j’ose cette comparaison
- nous apprend qu’une grande armée professionnelle sur-équipée ne tient pas toujours le coup face à une troupe légère, ultra-mobile et motivée… Surtout lorsqu’elle est soutenue en sous-main par la plus grande superpuissance de la planète !
Pour paraphraser Cédric sur ce blog : Blogeurs vs journalistes : à la fin les blogueurs gagnent…, surtout si c’est Google qui assure la logistique !
C’est bien ça qui est en train de se jouer aujourd’hui à Denver et ça préfigure déjà le monde de l’information de demain.
Jetant un oeil dans les coulisses, le journaliste de l’AFP retient de l’événement « 15.000 journalistes, 4.000 délégués, zéro suspense », celui du Figaro « un budget de 60 millions de dollars pour 50 000 participants, dont 15 000 journalistes »… Celui du Monde est un peu plus original et signale que « Comme à Broadway, il existe aussi une convention “off” » et choisit de s’intéresser à autre chose qu’aux « 15.000 journalistes »…
Non, décidément, les blogueurs de Denver ne semblent guère effrayer les… « 15.000 journalistes », qui n’y prêtent aucune attention. Ils ont pourtant bien tort, car la véritable expérience en grandeur réelle que Google met en place à l’occasion de la convention démocrate aurait plutôt toutes les raisons de les inquiéter.
Amy Schatz, pour le Wall Street Journal, fait état du dispositif mis en place par Google et signale déjà l’enjeu : « Google Will Offer Services for Bloggers at the Conventions » (« Google offre ses service aux blogueurs à la convention ») :
Il ya quatre ans, Google n’avait pas de présence significative aux conventions républicaines et démocrate. Sa présence de haut-niveau à ces deux conventions cette année reflète la croissance des nouveaux médias, qui fourniront leur rapport des événements en concurrence avec les médias établis via le site de vidéo de Google YouTube et d’autres médias sociaux.
« Concurrence », ils sont en « concurrence ». Le mot est lâché. Ils sont cette fois sur le même terrain, pour jouer la même partie. Chacun avec ses propres moyens…
Google bichonne les blogueurs
Que met donc Google au service des blogueurs ? Christophe Lagane, sur Vnunet, nous donne des détails : « Elections US : Google aux petits soins pour les blogueurs des conventions américaines »
Le moteur de recherche a monté une gigantesque tente pour héberger plusieurs centaines de blogueurs lors des conventions démocrate et républicaine.
Pour la somme de 100 dollars, Google permet à quelques 500 blogueurs d’accéder à un « mini GooglePlex » dans lequel il sera possible de travailler, mais aussi se reposer, manger un morceau et même de se faire masser. L’endroit prend la forme d’une « tente à deux étages » couvrant une surface de plus de 700 mètres carrés.
Une présence remarquée qui illustre l’importance prise par les nouveaux médias dans le domaine de l’information politique. Google était absent il y a quatre ans, et souhaite aujourd’hui s’imposer comme la voix alternative aux centaines de chaînes de télévision et journaux qui couvrent traditionnellement les conventions.
Google prend donc en charge toute la logistique, de la connexion internet, les espaces de travail et de relaxation… jusqu’aux canaux de diffusion spécialement dédiés à l’événement. Tout ça pour 100 dollars !
Un journaliste coûte 50 fois le prix d’un blogueur !
Puisqu’on parle de concurrence, précisément, arrêtons nous un peu sur ces 100 dollars par blogueur, pour bénéficier à la convention, probablement, des meilleurs infrastructures techniques envisageables pour une diffusion sur internet, puisque ce sont celles… de Google (avec des massages en prime, mais… c’est Google !). Et combien pour un journaliste ?
Les blogueurs américains font les comptes et n’en reviennent pas. SusanG, sur le blog Daily Kos : « Of Mammals, Dinosaurs, Business Models and Blogs » (« Des mammifères, des dinosaures, des modèles d’affaires et des blogs »), tombe de haut.
Elle lit la rubrique Washington Whispers, de Paul Bedard, dans U.S. News & World Report’s où l’on apprend que « couvrir McCain et Obama coûte 50.000 dollars par reporter » (pour cinq jours).
« Bon Dieu » s’exclame la blogueuse comprenant subitement pourquoi les journaux sont dans une telle crise : « ils travaillent avec des budgets outrageusement gonflés ».
La comparaison est facile, et le contraste saisissant. Certains blogueurs ont fait appel aux dons pour financer leur voyage de Denver, et ils ont présenté leurs comptes. SusanG détaille :
- Mr. Anderson [The Albany Project] s’en tire pour 1500$, avec de petites contributions de 5 ou 10$.
- Ms. Spaulding [Pam’s House Blend] avec trois autres blogueurs ont récolté 5000$ auprès de leurs lecteurs.
- Mr. Odum [Green Mountain Daily] estime ses frais de voyage à 1000$. Grâce à un bouton Paypal sur son blog, il annonce avoir récolté assez pour se payer le billet d’avion (400$).
Vous voyez où je veux en venir ?
Les médias traditionnels affirment que ça leur coûte plus de 10.000$ par jour et par reporter. Les bloggers ? Hé. En moyenne, il semble bien, environ… 200/300$ par jour, maxi.
Quand on lui objecte tous les frais généraux de la presse auxquels les blogueurs ne sont pas confrontés, SusanG n’en démord pas : elle veut bien admettre un coût double, voire tripe, et même quintuple pour un journaliste par rapport à un blogueur. « Mais il n’y a aucun calcul dans l’univers connu qui puisse justifier 50 fois le côut. » Une seule comparaison lui vient à l’esprit : « la lenteur des dinosaures face à l’agilité des petit mammifères. »
C’est exactement à ça que ressemblera l’avenir de l’information en ligne assure le professeur de la Washington University à St. Louis et blogueur de The Future of News Steve Boriss :« Google replacing mainstream media with bloggers ? » (« Google remplace les médias grand public par des blogueurs ? »)
Ça fait longtemps que ce blog prédit que l’information en Amérique va se transformer, passant du point vue monolithique de l’establishment à une multitude de voix en compétition sur un marché libre des idées. La Google news room pourrait être un pas en avant vers l’accomplissement de cette prophétie.
Sur « le marché libre des idées » : un journaliste à 10.000$ par jour, ça ne tient pas la route à face à un blogueur à 200$. En effet.
Google, seul avenir du journalisme ? Oui, mais sans journalistes !
Mi-juillet, les réflexions de Jeff Jarvis et Bob Wyman avaient fait grand bruit, et je m’en étais fait l’écho : « Google est le seul avenir du journalisme ».
Le projet était simple et audacieux :
Il s’agirait, purement et simplement pour les journaux de tout lâcher à Google, sauf les rédactions. Abandonner au géant ce dont il est déjà le champion en ligne, ce sur quoi on ne parviendra plus à le concurrencer : la distribution, grâce à ses plates-formes techniques… et la régie publicitaire. Et de se concentrer sur ce qu’il ne sait pas faire : du journalisme !
Mais le projet est-il seulement un peu à l’ordre du jour ? Google n’a-t-il tout simplement pas décidé de le faire, en effet, mais en réalité avec les blogueurs… et sans les journalistes ? La Google news room de Denver, en tout cas, commence furieusement à y ressembler.
